Chapitre
I
Charles
L'appareil pendait à son cou, dos ouvert, laissant entrevoir la bobine
dont l'amorce était tirée de dix bons centimètres. Trop !
Il avait déjà perdu au moins cinq photos. Mais sa position instable ne lui permettait pas
de manœuvrer correctement la pellicule afin de l'introduire dans la fente de la
bobine réceptrice. La tension nerveuse
montait en lui le long de son échine d'autant que, sous la branche sur laquelle
il était inconfortablement assis, les premiers individus du groupe arrivaient
et s'éloignaient déjà.
En voulant se relever pour assurer mieux son équilibre et libérer ses
mains, il heurta le dos de l'appareil qui se referma. Le moteur s'enclencha. Vingt autres photos venaient d'être
gaspillées. Comme au ralenti, le dos se
rouvrit. La pellicule entortillée en
jaillit, tel un diablotin de sa boîte magique.
Un instant, il contempla le désastre, essayant d'évaluer le nombre de photos
épargnées par la lumière. Au mieux, cinq
ou six. D'un geste rageur, il arracha la
pellicule. Tout le groupe était
maintenant passé : son reportage
était foutu. Il restait là, tiraillant
la pellicule de son bras levé.
La lumière se fit.
Aveuglante.
—Qu'est‑ce qu'il y
a ?
—Trop tard ; ils sont partis !
—Qui ça ?
—Ben…
—Et arrête de tirer sur cette
cordelette comme si tu voulais l'arracher.
Allons, éteins.
Charles relâcha la tension sur la cordelette puis lui redonna une brève
impulsion. L'obscurité revint. Au matin, il lui faudra vérifier son appareil
photo !
Le reste de la nuit fut moins agité, mais il ressentit par moment la
présence d'individus s'éloignant sous ses pieds qui pendaient de la branche sur
laquelle il siégeait, son appareil photo ouvert sur les genoux. Son dos le faisait souffrir et il se tortillait
sur sa branche pour alléger la souffrance.
Un rayon de soleil le débusqua en position fœtale et traçant diagonale
dans le lit. Malgré les paupières
fermées, une lumière rosâtre parvint au cerveau encore enserré dans les brumes
matinales. De faibles sons assourdis
sourdaient de la salle de bains.
Jamie était déjà en pleine activité.
Elle débordait d'énergie le matin, mais s'endormait facilement le soir
venu. Lui devait lutter chaque matin
pour rassembler quelques maigres parcelles d'énergie afin de pouvoir se mettre
en mouvement. Mais en douceur, progressivement,
afin que cette lourdeur dans la tête ne se transforme en migraine pour toute la
matinée. Enfin ce qu'il en
restait !
Charles se tourna, s'étira de tout son long, encore axé sur la diagonale. Une ombre traversa le voile rosé des
paupières, irradiant un parfum léger mais capiteux jusqu'à ses fosses
nasales. Une lourdeur plastique vint
appesantir son corps encore engourdi par la nuit. Jamie lui offrait ses rondeurs veloutées
juste sous le menton, gorge contre sa gorge.
—Allez, pacha,
debout !
—Mmmh…
Sous le léger tissu en dentelle des sous‑vêtements, Charles
percevait la douceur de la chair. Lentement,
Jamie se frottait contre son corps, augmentant l'effet de chaleur. Les sens à présent en éveil, Charles se fit
plus entreprenant, ondulant du bassin à la rencontre de Jamie. Celle‑ci infiltra une main agile et
malicieuse entre eux, tâta le résultat de sa manœuvre.
—Tu vois : tu te lèves ! Allez, je file ! J'ai du travail.
La tension de Charles se mua en frustration, maugréant à l'encontre de
sa compagne.
—Mmmmmh !
—Articule, je ne t'entends
pas bien. À tout à l'heure !
Charles s'effondra, l'œil maintenant ouvert, baigné du rayon de soleil
qui s'infiltrait dans le nid duveteux que venait de quitter Jamie.
Chapitre
II
Jamie
Elle affichait un sourire étincelant de malice. Elle adorait émoustiller Charles de la sorte,
lui qui était toujours partant pour la bagatelle. Elle aussi était fort portée sur la chose,
mais, en plus, la réponse physiologique de son compagnon nourrissait sa
coquetterie : elle plaisait
toujours ! C'était peut‑être
cela qu'elle appréciait le plus chez Charles : elle sentait qu'elle lui plaisait.
Non qu'il lui fît des discours enflammés ; il ne disait jamais ces choses‑là. Il n'accordait tout simplement aucune
importance aux apparences ; ni dans
sa tenue, ni dans les objets en sa possession, d'ailleurs peu nombreux.
Il vivait ainsi, sans se tracasser, comme il le sentait, et les sentiments
qu'il éprouvait pour elle, il les exprimait plus dans le non‑verbal que
dans l'ostentation oratoire. Elle
l'aimait ainsi, tout bourru qu'il fût, et elle adorait le taquiner de ses
espiègleries.
Elle, elle était plus coquette.
Mais d'une coquetterie discrète, juste pour rehausser finement sa féminité
déjà épanouie. Déjà ou encore, pensa‑t‑elle,
car on ne mène pas à bien trois maternités sans risquer quelque dommage pour
l'apparence physique. Bien sûr, les
hanches s'étaient arrondies et un petit bedon ornait son ventre ; mais sa sensualité toute féminine était
encore intacte, voire même plus forte, plus chaude, plus flamboyante
d'arrogance.
D'ailleurs, le regard des autres mâles corroborait celui de
Charles. Elle aimait les sentir se
retourner dans son dos, qu'elle soit accompagnée ou non. C'était un plaisir simple, sans arrière‑pensée
de rendre Charles jaloux, d'autant que celui‑ci en retirait également une
certaine fierté.
Avec ses odeurs toutes fraîches de printemps légèrement précoce, ce matin
la rendait particulièrement belle, rayonnante icône d'une peinture dédiée au
renouveau printanier.
Elle fut bientôt en vue du village où s'insinuaient, là aussi, les
bienfaits du renouveau. Les gosses
piaillaient entre les demeures. Les
femmes se pomponnaient avant d'aller à leurs occupations, tandis que les hommes
mettaient à profit ce regain d'énergie pour entamer d'audacieux projets.
Elle aussi se sentait pleine d'énergie positive, les sens en
éveil. Elle se réjouissait réellement de
se replonger dans son travail après ces quelques jours de relâche passés en
famille.
Bien sûr, ces précieux instants de leur vie quotidienne étaient
privilégiés ; vivre ensemble,
manger ensemble, échanger des idées, des émotions. Bien sûr, elle y accordait énormément
d'importance ; mais ses travaux
d'anthropologie représentaient plus qu'une simple occupation d'utilité
publique, plus qu'un passe‑temps ou une activité lucrative. Cela émoustillait son esprit, stimulait son
intelligence. Parfois, elle se disait qu'elle
devenait droguée de l'intellect.
Les journées à venir s'annonçaient particulièrement excitantes. Jamie préparait une communication de ses
travaux devant le Grand Conseil, en présence d'autres anthropologues. En particulier ceux de la ligue Chimpanzé qui
n'allaient pas manquer de les interpeller, eux, de la ligue Bonobo, quant à une
éventuelle intervention contre cette race néfaste qui commençait, vraiment, au
propre comme au figuré, à polluer le monde entier.
À savoir l'Humain.
Chapitre
III
Exposé
Il promettait d'être important, ce Grand Conseil ; elle le sentait. Elle le sentait parce qu'elle était en
continuelle observation de ce parasite humain, vrai cancer de la Terre.
Cet Humain qui se croit seulement en 1996 alors que le monde
intelligent se dirige vers son 201ème millénaire ! Quel poids symbolique un tel
chiffre : deux cent mille ans de Civilisation. Celle qui a vu le jour au sein de ces deux
souches d'intelligence apparues simultanément, chez les Chimpanzés et chez
nous, les Bonobos.
Ce n'est que des millénaires plus tard qu'est apparu cet avatar
d'intelligence nommé Humanité.
Leur étroitesse d'esprit, leur autosuffisance, ont instauré comme début
du monde la naissance de ce qu'ils considèrent comme un prophète, un dieu
même. Ainsi donc, les humains pensent
bientôt atteindre leur 21ème siècle ; 1996 après J‑C !
Ah ce J‑C : elle
connaît quelques dirigeants de pays humains, et pas des plus petits, qui
seraient rouges de honte s'ils savaient qu'ils mènent des guerres aussi idiotes
que meurtrières au seul nom d'un bonobo !
Car leur J‑C, apparu il y a à peine deux mille ans, s'appelait en
fait Jean‑Claude, un illuminé un peu naïf, certes, mais un bonobo. Il était persuadé de réussir à civiliser les
hommes ! Ils l'ont cloué sur une
croix, ces barbares. Ensuite, ils ont
repris son message, notre philosophie :
l'Amour en tant que lien social.
Et ils en ont fait des "religions", chaque sous‑race de
bâtards sa "religion".
Car tous ces parasites ne sont pas éclos en même temps, au même endroit. Cette race n'est pas pure, homogène. Elle porte en elle la semence de sa
perte : la haine de la différence. Cette race n'a pas d'identité, n'a pas su
s'en créer une. Pour eux, la différence
est une menace, à éliminer. Et pour justifier
cela, ils inventent des dieux, uniques ou pluriels.
Bizarrement, après la crucifixion de Jean‑Claude, cet événement
symbolique est devenu mode que différentes peuplades ou sectes ont voulu
s'approprier. Résultat, deux mille ans
de guerres religieuses qu'ils appellent “civilisation” et qui, actuellement,
risquent de dégénérer en holocauste, en destruction planétaire, tout cela au
nom de Jean‑Claude récupéré par Yahvé, Dieu ou Allah ! Ce serait risible si ce n'était si
lamentable !
Et il y a eu d'autres “civilisations” avant celle‑ci, la
pire de toutes. Il y a eu les Grecs, les
Étrusques, les Égyptiens, les Sumériens.
Mais jamais, l'Humain n'a su se prendre en charge. Chaque fois, une poignée d'individus plus
forts, plus riches, plus remplis de haine, édictaient leurs lois, souvent prétendues
divines, mais dont le seul objectif était de protéger les richesses et
d'asservir les faibles.
Voilà le portrait que voulait retracer Jamie de la “civilisation” humaine pour l'ouverture de
ce Grand Conseil de 199.996.
Chapitre
IV
Cafet
—Un, deux, trois… quatre…
cinq… … cinq… un, deux, trois, quatre…
quatre… quatre… pffft !
—Plus vite ; tu dois compter plus vite pour qu'un chiffre
te rappelle le suivant tout de suite.
Avec les doigts tu y arrives. Et
sans les doigts aussi. Il faut répéter
souvent si tu veux y arriver. Tu veux
essayer encore ?
—Oui, veux compter.
—Allez Victor.
—Un, deux, trois,
quatre…
—Non Alain, on ne lave pas la
salade à l'eau chaude et encore moins avec du savon ! Ce n'est pourtant pas la première fois…
—Cinq, six, sept…
—Denis, ton doigt dans ton
nez ! Et va te laver les mains
avant de ralécher ton doigt ! Oui
Alain : tu es fatigué ? Tu ne te sens pas bien parce que tu vas
rentrer au home ?
—Huit, neuf, dix ! !
—Super, Victor. Bernadette, non. Pas aux toilettes maintenant : la camionnette va arriver. Pour tes règles, c'est avec l'éducatrice du
home qu'il faut voir cela. C'est
urgent ? Non, alors tu peux
attendre d'arriver au home.
—Un, deux, trois… trois…
trois… un, deux…
—Bon Victor, c'est très bien,
mais je pense que tu es un peu fatigué maintenant. On reprendra demain, ok ?
—Oui Vyves.
—Yves. Y‑ves.
Respire à fond puis tu lâches l'air : Y‑ves.
—Hmmffft… …
… Vy‑ves
—… C'est mieux.
C'est presque ça ! Allez, la
camionnette est là. Salut les gars. À demain.
—Falut, Vyves !
—…
Le calme, le silence… Yves s'est
assis dans cette cafétéria qu'il gère en compagnie d'une dizaine d'adultes
handicapés mentaux. Un travail sans
filet, dur, contraignant, mais tellement dans la philosophie bonobo : « La différence est une richesse, pas un
danger ».
Une infrastructure et des produits obtenus grâce à un appel aux dons,
une petite entreprise autonome vivant en autosubsistance, un léger bénéfice
couvrant le salaire de psychologue d'Yves et des travailleurs
handicapés : une recette toute
simple, mais efficace.
Sur le plan éducatif, des réunions de “proximité” se tenaient régulièrement
suivant les disponibilités des intervenants : travailleurs sociaux, famille, handicapés eux‑mêmes. Ce type de service était légèrement rémunéré
par la famille ou le tuteur légal de la personne handicapée, suivant des
barèmes bien déterminés tenant compte des revenus du travail de la personne. Le système ne tournait pas trop mal et procurait,
de cette manière, une activité ainsi que des revenus valorisants pour
Yves.
Pourtant, il se sentait quelque peu marginal dans cette structure où le
tissu social lui‑même intégrait et prenait en charge les individus le
plus en difficulté. Ainsi, ceux qu'Yves
encadrait à la cafétéria exerçaient d'autres activités lucratives, ludiques ou
culturelles dans des milieux non spécifiquement protégés. Le rôle d'Yves tenait donc plus de
l'exception réservée aux cas les plus complexes. Et loin de le valoriser lui‑même en
tant qu'expert, ce rôle lui laissait un goût de trop peu.
Car si ce projet de cafétéria représentait un excellent outil tant sur
le plan pédagogique que relationnel, Yves rêvait de quelque chose d'autre, sans
pouvoir vraiment préciser quoi. Il
rêvait d'aller encore plus loin avec ces adultes handicapés, se diriger vers la
création, vers une démarche plus artistique peut‑être, ou de s'orienter
vers un outil d'expression qui utiliserait un autre média que la parole, souvent
inaccessible en raison du handicap mental.
Il avait bien une piste, encore au stade expérimental, mais qui
semblait fonctionner. Il traduisait en
idéogrammes les concepts quotidiens les plus courants : objets, portraits, actions ou idées
abstraites simples. Cela mettait le
langage oral et écrit à portée du handicap mental et les personnes concernées y
montraient un réel intérêt.
La tâche était ardue, car il était question de travailler sur les
représentations mentales, ce qui demandait une recherche pluridisciplinaire bien
plus conséquente. Yves avait essayé de
partager son enthousiasme pour ce projet, mais il en avait retiré peu
d'échos. Et il se sentait seul, comme
dans la vie privée.
Yves Darbo, fils de Charles Darwin et Jamie Bohorn. Comme il était de coutume, à la naissance
d'Yves, l'aîné, les parents avaient choisi un nouveau nom de
famille : ainsi, on ne privilégie
ni le nom du père, ni celui de la mère.
Charles et Jamie, comme c'est souvent le cas, avaient contracté leurs
deux patronymes pour former Dar‑Bo.
Cette coutume, cette loi d'ailleurs, avaient comme autre
caractéristique de créer une identité totalement neuve pour les enfants. Mais cela pouvait aussi déraciner
l'enfant : était‑ce cela que
ressentait Yves ? Ou alors, au
lendemain de ses vingt ans, ressent‑il un peu plus le poids de
l'expérience, de la maturité, alors qu'il n'a pas encore trouvé l'âme sœur à un
âge où chacun a généralement déjà compagne et enfants ?
Car Yves est rentré tôt dans sa passion, en fait peu après la naissance
de son frère, cinq ans après lui. Assez
vite, il a remarqué que François était différent, qu'il s'intéressait à
d'autres choses que lui et ses semblables.
Il a beaucoup observé, puis beaucoup questionné et c'est lui‑même
qui, à l'âge prévu de onze ans, a choisi son mentor, son précepteur Spinnaker,
le grand spécialiste, voire inventeur, de la thérapie comportementale. Et à seize ans, après seulement cinq années
de compagnonnage traditionnel, il a initié ce projet de cafétéria dans lequel
il baigne depuis quatre ans déjà.
Aujourd'hui, il se sent un peu seul.
Envies d'échanges sur son métier, sur son expérience, mais aussi sur sa
vie, ses aspirations. Il faudra qu'il en
parle à Spinnaker. En attendant, il
s'offrirait bien un verre à la terrasse du Flore d'où on peut observer les passants
ou les autres consommateurs. Une bière,
puis une deuxième, puis une troisième.
Quelques parlottes avec de vagues connaissances, le plus souvent du même
milieu professionnel. Une tournée, puis
deux, puis trois. De nouveau seul !
—Gérard, le dernier puis je
me casse !
Celui de trop, sans doute. La
vue un peu trouble, le geste lent, peu assuré.
Mais dégagé, là‑haut, sur son nuage… Loin des soucis…
Chapitre
V
Yves
—Rentré tard, hier
soir ?
—Hmmff…
—Tu as autant de vocabulaire
que ton père, le matin !
—Je suis allé boire un verre,
au Flore.
—Ton quartier
général ! Et tu y as rencontré des
gens ?
—Bof, des travailleurs
sociaux, comme d'habitude.
Pas envie d'assumer la conversation, alors il essaie de lancer sa mère
sur la voie du monologue.
—À propos, chez les humains,
ils gèrent comment la question du handicap mental ?
—On dirait que c'est comme
pour tout le reste. Le handicap mental
fait peur. Quoi de plus normal, si j'ose
dire. Nous le savons, et toi en
particulier. Ne viens pas me dire que tu
n'as jamais eu peur !
—Les premières fois, j'ai été
terrorisé ! Et pourtant, Spinnaker
m'y avait préparé. Mais lorsque l'on
voit pour la première fois des comportements qui sont en dehors de la rationalité,
de la volonté, de ce qui peut être en lien avec l'intelligence, alors on a
peur. Peur de la portion d'animalité qui
nous constitue et que l'on ne pourra peut‑être pas dominer, sinon par la
force, par la violence.
—Les humains, eux, taisent, cachent, dévient,
enferment. Ils n'ont pas confiance en la
Nature puisqu'elle produit des différences qui leur font peur. Alors, ils s'en remettent au Surnaturel.
Ils
ont inventé Dieu, principe du Bien tout‑puissant ; mais, le moins que l'on puisse dire, c'est
que leur humanité n'en va pas mieux pour la cause. Déjà, ils n'arrivent pas à se mettre d'accord
sur l'identité de leur Dieu :
chacun revendique le sien. Ensuite,
pour expliquer la guerre, le meurtre, le vol, le viol, ils ont inventé
l'Antidieu : le Diable, principe du
Mal tout‑puissant.
Anthropologiquement,
on peut résumer la philosophie humaine par l'énoncé dialectique : « Le Bien, c'est nous et notre
Dieu ; le Mal, c'est le Diable et
vous ». Le handicap est une manifestation
du Mal ; il est punition de
Dieu. On ne s'étonne, dès lors pas,
d'observer que ce sont les gens du culte qui sont à l'origine de la prise en
charge de l'“anormalité” : je suis convaincue qu'il s'agit du combat du
Bien contre le Mal qui se joue là.
—M'enfin, il ne s'agit que de
différence !
—Oui, Yves, mais tu oublies
que tu regardes cela avec les yeux de ta culture. Et dans notre culture, la différence est
richesse, même si parfois elle est douloureuse.
—Cela doit être mortel de
travailler dans un tel état d'esprit !
—Pour toi, ce le serait
sûrement ! Mais il m'a semblé que
cela ne leur posait pas trop de difficultés, d'autant que c'est plus reposant
de travailler ainsi. Il suffit de contenir
le Mal, de l'occulter. Le travail que tu
réalises, que toute notre société a pris en charge, cela est bien plus exigeant. Accepter la différence, essayer de la
comprendre et voir ce que l'on peut modifier dans le contexte afin de permettre
à cette différence d'exister.
—Oui, 'man, mais j'agis aussi
sur les comportements des gens !
—Bien sûr, mais dans quel
but ? Celui de les aider à réaliser
des apprentissages ou celui de gommer la différence ?
—La distinction est
mince !
—Mais elle réside bien
là : dans le sens que l'on donne
aux actes et non dans les règles qui régissent ces actes. Tu travailles, non pas pour la Société, mais
pour les Individus. Et c'est pour cela
qu'il est important que ton salaire ne provienne pas de la Société, mais bien
des Individus qui nécessitent tes services, même si cela se fait au travers des
bénéfices de ces activités que vous exercez ensemble. Même si ces activités existent grâce à des
dons provenant d'autres Individus de cette Société. Encore une fois, le sens est plus fort que la
règle.
—C'est bien, ce que tu
dis. Et les humains ?
—Chez eux, c'est l'État qui
gère tout, enfin tout ce que rejette l'Économie. Mais ça, c'est une autre question ! En général, le travailleur social est,
directement ou indirectement, payé par l'État.
Ainsi, il est le plus souvent acteur de contrôle social plutôt que
ressource pour la marginalité, l'exclusion.
—Notre optique est
diamétralement opposée, mais bien plus exigeante ; je comprends un peu mieux ma fatigue à la fin
de ma journée de travail.
—Surtout quand tu vas
titiller la chopine après !
—Ben oui, mais ça me fait un
bien fou ; tu comprends. J'ai besoin de décompresser.
—D'accord, mais faudrait pas
que cela devienne régulier. Parfois, tu
m'inquiètes.
—N'exagère pas. Allez, je file. À ce soir !
Chapitre
VI
Heureux événement
Jamie se préparait à passer sa journée à la maison. Elle pourrait ainsi travailler sur sa
communication pour le Grand Conseil tout en restant à proximité de
François. À quinze ans, celui‑ci
aurait pu en être à la fin de son Compagnonnage. Mais François était différent. Différent de Yves, différent des autres
enfants, simplement différent…
Jamie l'avait remarqué dans les secondes qui avaient suivi la
naissance. Elle s'attendait à l'entendre
pleurer, hurler : elle l'a entendu
gazouiller. Il ne lançait pas ses
membres en tous sens autour de lui :
il tortillait ses doigts au‑dessus de son visage presque
détendu. Seule transparaissait une
légère mimique soucieuse. François
n'était pas venu au monde : c'était
le monde qui était venu à lui.
Pour Jamie, cet événement était particulier, certes, mais elle n'en
était pas perturbée outre mesure.
François était différent, ce qui dans la culture Bonobo signifiait motif
de curiosité, voire source d'apprentissages et donc d'enrichissement
intellectuel.
Jamie avait frissonné en pensant à ce qu'un tel événement signifiait
chez les humains. D'abord la crainte, le
rejet et le dégoût d'un être incompréhensible, ensuite la culpabilisation,
surtout dans le chef de la mère :
« Quel péché ai‑je commis pour être punie par Dieu de la sorte ? Comment être une bonne mère envers un enfant
haï » ? Ces questions ne se
posaient pas à Jamie et à Charles. La
Nature était responsable de cet événement ; c'est la Nature qui déciderait des
suites.
Le Conseil d'Éthique fut réuni dans les minutes qui suivirent. L'enfant fut placé sur le ventre de sa mère
et livré à lui‑même. Jamie,
Charles, le corps médical et le Conseil d'Éthique, tous attendirent que
l'enfant s'exprime. Celui‑ci,
gazouillant, tortillant ses doigts, ne semblait pas appartenir au même
monde. Personne ne faisait un geste pour
intervenir. C'était l'enfant qui devait
décider de son devenir. Le Conseil
d'Éthique était là dans le seul but de garantir ce processus.
Et puis, après de longues minutes de gazouillis, l'enfant est apparu
plus soucieux. Par courtes et pénibles
reptations, il s'est dirigé vers le sein maternel gonflé de lait. À tâtons, il a dirigé sa bouche vers ce tétin
source de vie et s'est mis à téter. Du
coup, les seins de Jamie se gonflèrent encore un peu plus, non plus de lait,
mais d'amour pour ce fils qui venait de naître à l'instant, là, sous les yeux
de tous, et de fierté d'être mère pour la deuxième fois.
Charles ne pouvait détacher son regard de ce spectacle émouvant et des
seins de sa compagne qui le troublaient au plus haut point. Quelques gouttes de sueur se mirent à perler
sur son front plissé d'émotion. Ses
mains cherchèrent réconfort et trouvèrent le bord d'une civière voisine sur
laquelle il s'appuya lentement.
—Votre fils est né, Jamie et
Charles. Vous pouvez à présent lui
donner un nom et l'aimer. Toutes nos
félicitations.
Jamie essuya une larme de joie tandis que Charles s'effondrait sur la
civière, faisant naître des sourires amusés sur les visages des infirmières et
même des membres du Conseil.
—Il s'appelle François. François Darbo.
—Bienvenue chez les Bonobos,
François !
François gazouillait et tortillait les doigts. Il avait quinze ans, aujourd'hui.
Chapitre
VII
François
Pour François, pas de Compagnonnage, pas même de classe Exploratoire,
pas de Mentor ni même de Guide. Quand
ils ont vu que François s'attachait aux pas d'Yves et que celui‑ci
l'acceptait sous son aile, Jamie et Charles ont décidé de laisser, une fois de
plus, faire la Nature, avec l'approbation du Conseil d'Éthique. C'est ainsi que François n'a pas été confié à
un Guide qui l'aurait aiguillé dans sa classe Exploratoire ; c'est Yves qui s'est vu confier cette tâche
ou, plutôt, le substitut de cette tâche.
Jamie le regardait maintenant, entre deux pages de son dossier. En fait, il était fort autonome pour les
gestes de la vie quotidienne qu'il avait calqués sur ceux de son frère aîné. Il pouvait ainsi rester seul de longs
moments, comme hier, lorsqu'elle s'était rendue au village.
—Salut Jamie. Comment va François ? Il n'est pas avec toi ?
—Il préfère rester seul à la
maison.
Hilde, l'épicière, l'avait apostrophée, rigolarde comme à son
habitude.
—Qu'est‑ce qu'il peut
bien faire seul, ainsi, pendant tout ce temps ? Il devrait venir au village, rencontrer les
jeunes de son âge, comme mes deux filles.
Elles l'aiment bien votre François !
—Je crois qu'il préfère
s'occuper différemment. Rêver,
gazouiller comme il le fait depuis sa naissance. Il n'y a qu'avec Yves qu'il communique un peu
plus.
—S'il est heureux comme
ça…
—Il en a l'air. Un rien lui occupe l'esprit ; un papillon, un souffle de vent, un rayon de
soleil…
Jamie avait lâchement profité du chahut causé par les filles de
l'épicière pour s'éclipser. Elles
avaient toiletté le chat persan qui n'appréciait guère ses nouvelles tresses et
se contorsionnait pour essayer de les défaire de leur nœud papillon rose,
pourtant si seyant aux yeux des gamines.
Le tapage avait attiré l'épicière à l'intérieur, permettant ainsi à
Jamie de s'éclipser. Tout compte fait,
François était bien plus paisible et plus facile à vivre que les deux filles de
l'épicière !
De retour à la maison, une fois ses courses faites, elle avait retrouvé
son fils en train de réaliser un puzzle ;
un de ceux que Charles avait un jour débutés en triant les coins, les
bords, les couleurs, les formes. Un
puzzle représentant une ballerine, assez sensuelle, et qui n'avait jamais
dépassé le stade d'ébauche.
François l'avait trouvé, et l'avait mis en image en commençant par les
yeux, les mains, la bouche, les seins ;
ensuite des liens s'étaient créés entre ces différents éléments et la
ballerine était née. D'abord assez
rapidement, au grand étonnement de sa mère, puis le rythme s'était ralenti pour
s'immobiliser bientôt. Les coins et les
bords retrouvèrent leur place dans la boîte avec le reste du décor tandis que
la ballerine était complète.
Jamie voulut l'inciter à poursuivre, mais se remémorant Charles occupé
à trier les pièces sans aller plus loin, elle décida d'un sourire que François
n'était pas moins méritant que son père !
Quant à François, il cheminait déjà dans une autre aventure : il avait trouvé du chocolat dans un des sacs
à provisions de sa mère. Jamie haussa
les épaules et se replongea dans ses occupations. D'abord, planquer le reste de chocolat pour
éviter une émeute le soir.
« Maman, y a François qui a encore mangé tout le
chocolat ! »
Et éviter de devoir essayer de réprimander celui‑ci, tout à son
gazouillis, les coins des lèvres, maculées des traces de l'objet du délit,
relevés en sourire de défi.
Chapitre
VIII
Brigitte
—Salut, 'man, salut
François !
—Attention François, la
tempête arrive.
—'man !!!
François rigola ou, du moins, émit un gazouillis plus chantant que les
autres. Jamie se dit que, décidément,
ils se liguaient tous contre elle.
Physiquement, Brigitte ressemblait fort à sa mère. Trop même aux yeux de Jamie : elle n'avait que treize ans et son corps
affirmait déjà toute la volupté de son propre corps à elle.
Jamie se défendait pourtant de toute jalousie envers sa
fille ; elle estimait juste que son
développement physique était un rien précoce par rapport à sa maturation
psychologique. Du moins, c'est ce
qu'elle s'efforçait de penser.
Il était vrai que Brigitte semblait plus insouciante, plus
vaporeuse. Et Jamie n'était pas sûre que
cela changerait avec l'âge. En fait, ce
trait de caractère la rapprochait de son père.
Charles était un doux rêveur, un idéaliste, un nomade.
Brigitte aussi était un peu nomade, surtout avec les garçons. La culture et l'éthique bonobo étaient,
certes, larges à ce sujet, loin des pseudomorales humaines, Jamie ne pouvait
s'empêcher d'être impressionnée par le nombre de conquêtes que sa fille pouvait
arborer sur le fuselage de sa jeunesse.
—'man, tu sais qui j'ai
vu ?
—Euh, Fred, Pierre, Greg,
Yvon, Jacques… ?
—'man !
—Pardon, non je ne sais
pas.
—Agnès et Sonja.
— ??
—Agnès et Sonja, les filles
de l'épicerie.
—Ah oui, celles qui ont
toiletté leur chat cet après‑midi ?
—La pauvre bête ne voulait
plus redescendre de la cheminée. Elles
l'ont traumatisée, ces deux pestes !
—Brigitte, allons ! Elles n'ont pas l'air si méchantes que
cela. D'ailleurs, il paraît qu'elles
aiment bien François et qu'elles demandent à le voir.
—Le pauvre ! Tu le vois déjà subir le même traitement que
ce malheureux chat ?
—Des jeux
d'enfants !
—Des enfants ! Elles ont mon âge, maman !
—C'est vrai que tu joues à
d'autres jeux, toi, et pas spécialement avec des chats.
—Maman !!!
—D'accord… Tu parlais de ces deux filles, Agnès et
Sonja ?
—Elles m'ont dit que tu étais
passée, hier, au magasin. Elles
croyaient que tu étais ma sœur !
—Ben, c'est plutôt un
compliment pour moi !
—Sauf qu'elles ont rajouté
« En beaucoup plus mûre ».
—Oh, les petites…
—Ah, tu vois ! De vraies saintes‑nitouches.
Un gazouillis teinté de moquerie s'échappa de la pièce voisine à la
cuisine. François s'y était réfugié,
fuyant le dialogue à bâtons rompus entre les deux femmes ; on peut être différent et ressembler, malgré
tout, aux autres mâles !
—François !
François ne réagit pas ; la
différence n'a pas que ses inconvénients !
—Où est‑il passé, celui‑là ?
—Je viens de le voir dans le
salon, en venant ici. Il démontait un
puzzle.
—J'allais le lui
demander. Parfois, je me demande s'il ne
comprend pas plus que ce qu'il veut bien laisser paraître !
—Tu fais des progrès,
'man !
Chapitre
IX
Rapports de force
Sur la table, maintenant dégagée, du salon, François disposait les
assiettes et les couverts pour le repas du soir. C'était une de ses tâches attitrées et il s'y
employait le plus souvent de bon cœur.
Pendant ce temps, Jamie terminait de cuisiner.
—Qu'est‑ce que tu
prépares ?
—Spaghettis à
l'anguille.
—Mmh, je peux
goûter ?
—Au repas, en même temps que
tout le monde.
—Allez…
—Non ! Et hors de ma cuisine !
—Comment veux‑tu que
j'apprenne si…
—Ok, demain, c'est toi qui
cuisines, puisque tu insistes.
Contente ?
—C'est pas le tour de papa,
demain ?
—Ça devrait, mais il rentrera
sûrement tard de son reportage. Il sera
certainement à court d'idées pour préparer le repas et je pense qu'il ne
contestera pas des masses si tu prends un peu sa place.
—Chez les humains, ils
répartissent aussi les tâches comme chez nous ? Tu parles de cela dans ton rapport pour le Conseil ?
—Quand ces comportements de coopération se
présentent, ce sont des exceptions. La
règle générale est la loi de la force.
Le plus fort fait faire par les autres ce qu'il n'a pas envie de faire
lui‑même.
Toutes
ces petites tâches domestiques sont donc dévolues aux femmes tandis que les
hommes se réservent les tâches plus valorisantes parce que reposant sur la
force, la puissance : la chasse, la
guerre, l'exercice du pouvoir, l'économie.
Tout est hiérarchisé selon la force, rapports sexuels y compris.
—La notion de bien‑être
n'intervient pas ?
—Le bien‑être, individuel ou collectif, n'est
pas une valeur prioritaire. Il semble
que la préoccupation première soit le dépassement de l'autre. C'est ce que nous appelons une culture de
concurrence à l'inverse de la nôtre qui est une culture de coopération.
La
seule richesse que les humains trouvent chez l'autre, c'est la possibilité de
le surpasser, voire l'écraser, l'anéantir, ce qui donne le droit de le
dépouiller. Les semblants de règles
qu'ils ont mis en place ne font que légaliser cette loi du plus fort. Leurs lois ne protègent pas les hommes, car
seuls quelques hommes font ces lois. Ils
craignent tellement de ne plus être les plus forts qu'ils en deviennent malades
au point de ne même plus discerner leur propre intérêt.
En
se coupant des autres, ils se coupent d'une multitude de ressources. Ils préfèrent vivre mal seuls que vivre bien
à plusieurs. L'humanité souffre de
paranoïa aiguë. Ils transforment l'Autre
en esclave et en même temps redoutent au plus haut point cet esclave.
—Et pourquoi notre espèce ne
tombe‑t‑elle pas dans cette même maladie ?
—Difficile à dire, ma fille ! En fait, nos lois ont toujours été édictées
par la communauté pour nous protéger des individualités plus puissantes. C'est culturel : un des crimes les plus sévèrement punis est
l'abus de pouvoir. Il mène presque
toujours à l'ostracisme ; aucun
individu, aussi fort soit‑il, n'est rien sans la communauté.
Une
autre hypothèse serait historique.
L'avènement de l'espèce humaine se serait produit en différents lieux et
différents temps. Les rapports de force
seraient nés avant la prise de conscience d'une globalité humaine et la loi du
plus fort serait donc logique et inévitable dans le cas de l'espèce humaine.
C'est
pourquoi la Ligue Chimpanzé prêche son anéantissement total jusqu'à l'éradication. Pour eux, il n'y a aucun espoir à investir
dans cette espèce humaine. Elle est une
erreur de la Nature.
—Et toi, maman, qu'en penses‑tu ?
—Je pense que rien n'est
simple. À commencer par la culture
Chimpanzé qui n'a, peut‑être, pas toujours été culture coopérative. Certaines légendes parlent de positions
concurrentielles qui auraient débouché sur des querelles et même des
conflits. Mais si cela a existé, c'est
du passé.
—Mais cela voudrait dire que
même les humains…
—Voilà la grande question
posée du déterminisme. L'espèce humaine
est‑elle réellement vouée à la loi du plus fort ? Peuvent‑ils changer ? Pouvons‑nous les aider à
changer ? Et si le changement est
possible, peut‑il survenir avant la destruction totale de la
Terre ? Rien n'est moins sûr.
—Que vas‑tu défendre
devant le Conseil, alors ?
—En bref, que notre lien
social est basé non pas sur la morale, ou des morales, mais sur une position
éthique globale : refuser la
concurrence pour vivre la coopération.
Or, éliminer l'espèce humaine signifierait vouloir sauver notre futur en
condamnant notre passé. N'est‑ce
pas du suicide ? Pouvons‑nous
renier notre culture afin de la sauver ?
Ne serions‑nous pas pires, alors, que ceux dont nous voulons nous
protéger ?
—Alors ?
—Alors… Croire que cela est possible même si cela est
impossible. Croire en la Nature…
—Croire en un
Dieu ?
—Je ne sais pas ! Je ne sais pas…
Chapitre
X
Reportage
La nervosité rendait ses gestes imprécis, précipités. La pellicule refusait obstinément de
s'introduire dans la fente de la bobine réceptrice, et surtout d'y rester. D'un coup, son malaise s'accentua sans bien
savoir pourquoi. Des images lui vinrent
à l'esprit : une branche, de la
pellicule entortillée, des gens qui couraient en contrebas.
Son rêve ! Son rêve de
l'autre nuit effleurait la fine membrane filtrante qui sépare le conscient de
l'inconscient. Totalement déstabilisant
en plein jour ; se retrouver en
plein reportage dans un rêve éveillé !
Charles se concentra sur le dos de son appareil : enclencher cette pellicule rebelle, refermer
et photographier. Et se détacher de
cette impression presque palpable de “déjà‑vu”.
Les trous du ruban de cellulose s'emboîtèrent soudain sur la roue
dentée. Fébrilement, il fit tourner la
bobine réceptrice, ce qui tendit le film.
Après avoir refermé le dos, il actionna le levier d'armement. La bobine débitrice tournait : le film était donc bien accroché. Du coup, les images de son rêve s'estompèrent
et il réintégra l'ambiance explosive du stade.
Il visa un supporter en train de cracher des insanités vers l'arbitre,
le teint rubicond, la lèvre inférieure et le menton maculés de bave et de
mousse de bière. Le 400 mm était
imparable : clac, dans la
boîte. Puis, rien !
Charles attendait, survolant le temps suspendu. Le moteur ne réarmait pas : impossible de doubler le cliché. Un juron, retenu dans un chuchotement rageur,
se dessina sur sa bouche, mais le moteur ne voulait résolument rien
entendre. Inclinant le boîtier, il
aperçut ce qu'il redoutait : une
petite lampe rouge faiblement allumée.
Batterie morte !
Évidemment ; il avait
oublié de recharger son jeu de piles !
Si Jamie avait été là, elle n'aurait pas manqué de le titiller sur sa
distraction légendaire. Partir en
reportage sans recharger ses accus :
quelle maladresse ! Va
falloir se passer de moteur, mais c'est pas commode au 400 mm.
Le match tenait ses promesses, surtout dans les gradins. C'était un derby, comme ils
disent : deux équipes d'une même
ville. Avec une haine d'autant plus
farouche et aveugle qu'elle opposait des voisins, des collègues ou des copains
de virée, qui dans d'autres circonstances pouvaient fort bien être réunis dans
d'autres causes, par exemple pour exprimer leur haine de ceux de la ville d'à
côté !
Vraiment, l'être humain était indécrottable. Pas compliqué de boucler un reportage sur un
sujet pareil. La haine était à fleur de
peau. Une moitié de stade venait de
hurler sa colère pour une faute commise.
Coup de sifflet de l'arbitre :
l'autre moitié du stade se déchaîne.
Comment peuvent‑ils se mettre dans des états pareils pour quelque
chose d'aussi futile et qui ne les concerne, en fait, pas directement ? Les phénomènes de masse sont souvent, chez
eux, totalement incompréhensibles.
Les couleurs s'agitent, se déchaînent, s'entrecroisent. Puis une troisième couleur s'insinue, par vagues : la charge de la police, tout aussi violente,
transpirant presque autant de haine. La
messe est à son apogée : c'est la
communion. Charles mitraille le plus
qu'il peut, sans moteur. Une dernière bobine. Démonter le 400 mm, trop puissant. Plus besoin de rapprochement, l'action est
autour de lui.
Le grand‑angle l'englobe, l'immerge au centre du sujet. Charles continue à mitrailler. De quel côté le coup va‑t‑il
venir ? Ce n'est ni plus ni moins
dangereux d'être sans couleur. C'est
juste un peu plus incertain : on
peut être la cible de n'importe qui, même de la police ! Sur cette réflexion mi‑figue, mi‑raisin,
il décide de lever le camp. Trop dangereux
pour son matériel, et puis, la moisson est bonne. Ce reportage va bien illustrer le rapport de
Jamie.
C'est elle qui lui a obtenu cette commande. Pas évident, quand il s'agit de s'immerger
dans le monde humain. Le Conseil des
Affaire Extérieures est très sévère et limite les contacts au strict nécessaire. Jamie jouit d'une sérieuse notoriété en tant
qu'anthropologue, mais aussi en tant que femme.
Elle exerce une forte influence dans la communauté. Parfois, Charles se demande ce qui a bien pu
la pousser à s'intéresser à lui.
Sûrement son sex‑appeal !
Chapitre
XI
À table !
—Alors, ce
reportage ?
—Des fous ! À faire peur.
—Tu as eu peur ?
—Pas eu le temps : j'étais préoccupé par mon moteur qui m'a
lâché.
—Aurais‑tu oublié de
recharger tes accus ?
—Ben non !
—C'est vrai, mon
amour : un professionnel n'oublie
pas ce genre de chose.
—Voilà !
—Par contre, il peut lui
arriver d'oublier que c'est son tour de préparer le repas.
—C'était mon tour ?
—Tracasse pas, va. Ta fille t'a sauvé la mise.
—Brigitte ?
—Si tu as d'autres filles,
préviens‑moi tout de suite !
Un bruit de casseroles révéla la présence active de la petite dernière
dans la cuisine.
—Tout se passe bien,
Brigitte ?
—Ça baigne, 'man. J'ai la situation en main !
—C'est bien. Ne la lâche pas !
Charles n'en revenait pas. Il
était plus habitué à voir sa fille avec des garçons qu'avec des
casseroles.
—Serais‑je en train
d'assister à la naissance d'une vocation culinaire ?
—Peut‑être, mon petit
papa. T'es pas contre ?!
—Non, juste un peu
surpris. Et puis fier que tu me
remplaces ce soir. Que nous mijotes‑tu
de bon ?
—Oiseaux sans tête et
carottes à la mamy. C'est François qui a
demandé ça.
—Celui‑là, il perd pas
le nord ! Comment il a réussi à te
le communiquer ?
—Il a imité un lapin
volant.
—???
—Ben oui : lapin pour carottes, volant pour oiseau. Logique…
—C'est une logique.
Jamie trouvait cela fort plaisant.
—Aurais‑tu une logique
plus opérationnelle ?
Charles quitta le salon en haussant les épaules. Il préférait aller ranger son matériel. Et puis mettre charger ses
batteries ! Il passa devant la
chambre de François. Deux pieds prolongeant
deux tibias dépassaient le haut d'un fauteuil.
—Yoga, François ?
Quinze ans ! Et toujours
dans un autre monde. Seul Yves parvenait
à communiquer quelque peu avec lui.
Quant à Brigitte et sa communication gestuelle, cela lui paraissait plus
de l'arnaque. Pourtant, François ne semblait
pas malheureux. Simplement
ailleurs. Pour l'instant, il observait
le ciel à travers sa main enroulée en cylindre en direction de
—Mais, il se paie ma tête ?!
Enfin au calme, dans son labo, son refuge. Vite mettre les treize bobines au
développement, avant le dîner. Il
pourrait ainsi les visionner le soir.
C'est rassurant, ce labo, comme un utérus. Dans la pénombre, bien au chaud, tout à
portée de main. Les odeurs lui sont
familières : les papiers, les produits
de développement.
Quelques images pendent encore aux cordes à linge : du sable vierge, ourlé d'une frange mousseuse
contrastant sur la profondeur du bleu limpide avec un petit rocher ocre qui
rejette la chaleur du soleil déclinant.
Son esprit vagabonde, hypnotisé par le spectacle des embruns sans cesse
renouvelé.
—À table !
D'un coup, le paysage se fissure, se pixelise en puzzle
désarticulé.
—Mmhh !!
François le précède, empressé, vers le salon.
—Ça sent bon.
—C'EST bon !
Brigitte trône, tablier noué autour de la taille, écumoire à la
main. Pas la moindre trace de
doute ; aussi sûre d'elle que sa
mère ! Et aussi jolie. Jamie sourit avec empathie. François piaffe, les couverts en main.
Chapitre
XII
Déprime
Le blanc peut être une couleur déprimante, surtout pour ceux qui ont
pour but, pour tâche, de remplir des pages blanches avec des morceaux de leur
esprit, de leur âme. Un bord inférieur,
deux côtés, un bord supérieur. L'esprit
de Jamie tournait en rond dans ce quadrilatère monochrome, monotone. Elle avait vu les premiers tirages des photos
de Charles. Du bon boulot. Trop bon, même.
Comment encore donner une chance à cette espèce humaine dont le visage
n'était que haine ? Elle aurait
aimé trouver une argumentation à décharge, mais la feuille restait
blanche. N'était‑ce pas induit par
ce reportage, ou par elle‑même ?
La culture Bonobo les empêchait‑elle de percevoir le positif dans
la culture humaine ?
Non. Décidément, trop de
questions ricochaient dans sa tête pour que Jamie puisse dépasser cette
blancheur nihiliste et la remplir autrement qu'avec des points
d'interrogation. Les questions tournoyaient
en une spirale lancinante qui l'entraînait vers les profondeurs obscures d'une
déprime envahissante. Jamie s'observait,
fascinée par ce trou noir du psychisme qui l'attirait presque magnétiquement,
planant en apesanteur vers le maelström qui allait l'engloutir et la
désintégrer en antiparticules métaphysiques.
—'man ! 'man…
Ouh là là ! Tu m'as l'air
bien loin !
—J'essaie d'écrire mon
rapport, mais je suis dans un passage à vide.
Je ne sais plus que dire… Et,
pire, je ne sais plus quel objectif poursuivre, en disant quelque chose !
—Ouh là là !!
—Merci de tes
encouragements !
—Tu veux que je
t'encourage ?
—Ben…
—Alors je t'encourage à
laisser tomber tout ça, à sortir et profiter du soleil et des p'tits zosieaux,
et puis de regarder tous ces beaux mecs qui passent dans la rue !
—Les mecs, évidemment !
—Ose dire que toutes ces
belles petites fesses rondes qui déambulent avec arrogance dans la rue, ça ne
t'émoustille pas. Ose dire que tu
n'aimes pas tous ces regards mâles qui se posent sur toi et te déshabillent sans
pudeur. Ce n'est pas toi qui répètes à
l'envi que la sexualité est partie intégrante de la culture Bonobo ? Toi qui fustiges l'humain dans son
puritanisme aussi exacerbé que ridicule ?
—En tant qu'anthropologue,
oui.
—Et l'anthropologie
participante ?
—C'est ça, joue sur les mots ! Mais tu ne vas pas me faire croire que toutes
tes conquêtes n'ont qu'un but anthropologique.
—Oh… qui sait ?
—Voilà ma fille scientifique
du sexe !
—Du sexe ou de la
sexualité ? N'établis‑tu pas
une distinction sémantique entre ces deux mots ?
—Oui, bien sûr.
—Raconte…
—La sexualité est
quotidienne, de tous les instants car immanente, inscrite dans l'être. Les Bonobos n'ont aucune difficulté à assumer
une identité mâle ou femelle, et certaines encore moins que d'autres.
—Maman !
—Si on refoule sa sexualité,
au nom de principes moraux quelconques ou de pseudo rationalismes à tendance
totalitaire, on est, alors, plus dans une dynamique de sexe, en tant
qu'exutoire de nos pulsions libidinales refoulées. C'est le puritanisme humain avec son double
culpabilisme : on culpabilise en
raison des “mauvaises pensées”, que l'on refoule aussitôt,
puis on culpabilise parce que l'on ne peut résister à la pression de ces
pulsions refoulées très puissantes car immanentes.
—Sexe et sexualité, c'est la
même dialectique que pornographie et érotisme ?
—C'est dans le même ordre
d'idées. L'érotisme est une des
expressions de la sexualité, au même titre que l'amitié homme‑femme ou
une relation de travail entre personnes de sexes opposés. La pornographie est l'expression explosive
des pulsions libidinales, ou plutôt libidineuses suite au refoulement de cette
sexualité qui ne peut s'épanouir dans la complicité ou le jeu relationnel. De la même manière que tout comportement que
l'on s'interdit peut en devenir obsessionnel et compulsif.
—Mais comment est‑il
possible de se trouver en présence de deux cultures aussi opposées pour des
êtres si proches biologiquement que les Hommes et les Bonobos ?
—Difficile de comparer parce
que nous ne connaissons pas l'histoire des origines des Bonobos qui remonte à
la Jurassique Crise, c'est‑à‑dire à deux cent mille ans, alors que
les Bonobos ont vu la naissance de l'homme, entre cinq mille et dix mille ans
plus tard. Mais l'homme est né dans des
lieux différents et à des moments différents empêchant une culture humaine
globale de se développer. L'homme est
souvent devenu son propre ennemi et cela s'est inscrit dans sa
culture : l'Autre, différent, est
source de crainte.
—Mais quel rapport avec la
sexualité ?
—Le point commun entre les Bonobos, les Chimpanzés et
les Hommes est la bipédie. Or le passage
à la bipédie a eu des conséquences énormes et fondamentales pour les trois
espèces. La position quadrupède plaçait
les organes sexuels féminins au niveau de la vue et de l'odorat du mâle. Celui‑ci n'avait, dès lors, aucune
hésitation possible sur la bonne volonté de la femelle à s'accoupler. À l'opposé, le sexe masculin était moins
exposé à la vue d'autrui.
La
bipédie a inversé les situations. Dans
cette position, les organes féminins sont moins visibles, et plus éloignés des
organes de l'odorat. Le mâle va donc
perdre les repères de réceptivité de
La
relation mâle‑femelle évolue également.
En position quadrupède, l'accouplement s'opérait debout, dans la même
attitude que l'opposition. Le refus de
la femelle s'exprimait par l'action de s'asseoir. Par la suite, l'accouplement s'opère
couché. Le mâle doit donc tenter
d'obtenir que la femelle se mette en position basse.
Si
on combine ce fait avec le précédent, à savoir la perte des repères de la
réceptivité féminine, on comprend aisément que la bipédie ait augmenté très
fortement la probabilité d'une volonté de domination masculine. D'autant plus que, parallèlement, le sexe du
mâle est passé dans le domaine public.
Une absence d'érection peut signifier la perte de puissance comme le
signifie si bien le terme d'“impuissance”.
Socialement,
le mâle est ainsi confiné dans un rôle, un statut de domination avec la double
angoisse de ne pas savoir si la femelle le désire et celle de ne pas pouvoir
assurer l'acte d'accouplement. L'humain
n'a pas encore su dépasser cette double angoisse : le rapport de force et donc la violence se
sont installés dans leur couple.
—Mais chez les Bonobos, cela
se passe autrement, et heureusement. Comment
avons‑nous évité ce piège ?
—De nouveau, c'est la
différence de philosophie qui a joué.
Chez l'humain, cette perte de repères a éloigné l'homme de la femme en
renforçant la différence et, par là même, leur crainte réciproque. L'accouplement est alors régi par les
pulsions avec tous les phénomènes dont nous venons de parler : moralisation, refoulement, explosion et
culpabilisme. La philosophie Bonobo
évite la moralisation et toutes ses conséquences. Elle prend la question plus à la
base : réduire l'angoisse. Pour cela, éclairer la différence à la lueur
positivante.
—Comment cela ?
—Nous savons, nous Bonobos,
parce que nous avons pu l'observer passer à la bipédie, que l'humain mâle a
perdu les repères de la réceptivité féminine.
Mais nous, femmes Bonobos, donnons d'autres signes non plus olfactifs ou
visuels, mais comportementaux.
—Ça, je crois que je
comprends…
—Rassure‑toi, tu n'as
absolument rien à craindre sur ce sujet !
Ces comportements sont codés et donc totalement compréhensibles pour les
hommes. Et tu remarqueras qu'ils sont
respectés puisque l'angoisse a disparu.
—Et la peur de ne pas
assurer ?
—Très réduite. On n'est plus dans la pulsion qui mène au
sexe, mais dans la sexualité où chaque individu assume sa part de masculinité et
de féminité. Cette sexualité se situe
dans le jeu relationnel où presque tout est permis, sauf la domination.
—Eh bien, tu m'en apprends
des choses. C'est fabuleux. Merci ma petite maman !
—C'est moi qui dois te
remercier : maintenant, je sais de
quoi je vais parler au Grand Conseil.
Chapitre
XIII
Qui ?
Le soleil la pénétrait par tous les pores de la peau. Jamie avait l'impression qu'une énergie
nouvelle s'accumulait dans les moindres recoins de son corps. Une énergie qui ruisselait de la surface vers
l'intérieur, des membres vers le centre.
Ce début de printemps était fabuleux, bienvenu aussi après un hiver
maussade. Pas froid, mais
gris ; un hiver d'éclipse
douloureuse à faire envier ceux qui hibernent.
Maintenant la lumière était de retour, et avec elle chaleur et goût de
vivre.
Bizarre ce blocage devant la page vide, ce petit moment de déprime,
toutes ces questions, ces doutes !
Une chose la tracassait plus que toute autre : les reproches qu'elle adressait à sa fille
pour son attitude envers les garçons.
Pourtant, Brigitte ne naviguait pas hors culture Bonobo ; elle était même plutôt bien ancrée dedans. Alors, pourquoi Jamie la houspillait‑elle
de la sorte ? Que craignait‑elle
pour sa fille ? Se laissait‑elle
contaminer par le culpabilisme humain ?
Heureusement, le printemps l'aidait à chasser de son esprit ces
désagréables zones d'obscurité.
François aussi accaparait le printemps.
Il avançait les yeux fermés, cou tendu et bras écartés, la tête rejetée
en arrière comme un cormoran ouvert sur l'immensité de l'espace afin de mieux
capter les émissions solaires. L'astre
de vie était juste face à eux, entamant sa descente vers les ténèbres.
François et Jamie revenaient du village : un rituel de promenade qui avait pour prétexte
de s'approvisionner en chocolat. En
fait, une tentative de pousser insensiblement François vers le contexte
social. En remontant la route
principale, ils étaient passés devant l'épicerie d'où retentissaient les voix
espiègles et turbulentes de Sonja et Agnès.
C'est là que François s'était transformé en capteur solaire et était
passé devant le magasin les yeux clos et les bras ouverts. Les deux petites pestes avaient déboulé hors
du magasin pour piler net sur le trottoir, devant ce cortège qui ne pouvait
qu'imposer respect et silence, cette procession au dieu soleil. L'ombre de François s'allongeait, démesurée
sur cette longue ligne droite, laissant sur le bitume les stigmates d'une croix
à la puissante symbolique.
D'un œil amusé, Jamie avait observé les deux statues clouées par
l'étonnement sur la devanture du magasin.
Puis, la procession avait cheminé, s'éloignant du petit village en
direction des collines. À l'endroit où
la petite route bifurque à droite pour redescendre vers les falaises et la
plage en passant devant la propriété des Darbo, c'est là que François avait
continué tout droit, empruntant un petit chemin de chèvres. Jamie l'avait laissé faire : il semblait suivre le soleil, droit devant
lui.
Ils arrivèrent bientôt à un petit lac qu'alimentait une chute
d'eau. François suivit le chemin caillouteux
qui longeait le lac pour arriver tout près de la cascade : une nappe d'eau verticale, presque lisse,
déroulait son miroir depuis le bord d'une faille rocheuse, garnie, sur toute la
hauteur de sa paroi, d'une couche de glace laissée là par l'hiver et qui
perdurerait probablement jusqu'à l'été.
Jamie s'était arrêtée, fascinée par ce spectacle grandiose des
particules de lumières ricochant inlassablement dans cette galerie de
glaces. Le grondement de la cataracte
était d'une telle puissance qu'il forçait à crier pour se faire entendre. Et puis, ce miroir d'eau soutenu en
transparence par celui de la glace :
François s'était arrêté face à son image, les bras toujours écartés
ondulant dans les reflets argentés.
Le soleil atteignait maintenant le haut de la roche, boule de feu
s'éteignant dans l'onde rougie. La
silhouette de François se détachait sur cette immense sphère incandescente qui
semblait s'abîmer au ralenti, là où la nappe d'eau basculait vers le lac.
L'instant était magique, chargé d'émotions abyssales. Jamie se rapprocha de son fils, se colla dans
son dos et passa ses bras sous les siens, toujours à l'horizontale. Elle joignit ses mains sur la poitrine de
François qui respirait lentement, profondément.
“Vois‑moi… Sens‑moi… Touche‑moi… Entends‑moi… ”
Avait‑elle entendu ces mots, les avait‑elle imaginés ou
perçus différemment ? Elle ne le
saurait probablement jamais. Mais ils
étaient parvenus à sa conscience au moment où elle enserrait son fils devant ce
miroir d'eau où venait s'engloutir le disque solaire.
Le tableau féerique disparut pour laisser la place à la pénombre. François avait abaissé les bras et se
retournait. Il nicha son visage au creux
de l'épaule de sa mère et pleura, chaudement.
Chapitre
XIV
Contact
L'espace d'un instant, les larmes de Jamie s'étaient mêlées à celles de
François. Cela l'avait profondément
bouleversée, mais la réaction de François fut encore plus inattendue. Du doigt, il suivit le tracé des larmes sur
la joue de sa mère, rejoignant sur son propre visage l'empreinte humide de ses
larmes à lui. Ses gazouillis couvrirent
bientôt le vrombissement de la chute d'eau.
François laissait exploser son bonheur.
Ils redescendirent vers la maison en riant et en criant comme de jeunes
chiens. Jamie avait pris son fils par la
taille et, à son grand étonnement, elle avait senti une main se poser sur sa
hanche. Le contact se maintenait, pensa‑t‑elle,
et un contact physique, ce qui était loin d'avoir été le cas jusqu'à ce
jour.
D'anciennes images lui revinrent à l'esprit dans un cortège de
sonorités, d'odeurs et de sensations diverses.
C'était en fin septembre, l'année où, logiquement, François aurait dû
commencer la classe Exploratoire chez un Guide.
Les autres enfants de son âge en étaient encore à la recherche d'un Guide
ou avaient déjà commencé leur classe.
François était toujours dans son monde parallèle, mais Jamie s'agrippait
encore au mince espoir que sa voie suive celle des autres, même un peu décalée.
Afin de garder le contact avec ceux de son âge, elle en avait invité
quelques‑uns pour un après‑midi sur la petite plage, entre les
falaises où mène le chemin sinueux qui passe devant leur maison aux boiseries
bleu de Provence. Ce jour‑là, l'été
semblait vouloir s'attarder, mais l'automne insinuait déjà son vent plus
soutenu faisant voler le sable en blizzard qui mordait les jambes. Ce qui n'empêchait pas les enfants de courir
en tous sens et de se baigner dans la petite crique perdue au milieu des
falaises ocre.
Jamie les surveillait, à l'abri dans un creux de rochers façonné par
les tourbillons de l'eau et tapissé d'une litière de sable fin tiédi par le
soleil. Une odeur particulière y
flottait, mélange du sable chauffé, de crème solaire et du goudron couvrant le
bois de l'escalier facilitant l'accès à la petite plage.
Ces odeurs, ces sensations de tiédeur du sable fin, François y semblait
perméable tandis que le vent, les mouvements et les bruits paraissaient
rebondir sur sa carapace. Ses menottes
gigotaient en tous sens et remplissaient en entier l'espace aérien de cette
cuvette rocheuse alors que ses gazouillis en emplissaient l'éther.
Jamie était comme hypnotisée par ce spectacle, communication codifiée
dont elle ne connaissait pas la clé. Peu
à peu, le grondement sourd et continu des vagues roulant sur les fonds rocheux
couvrit la scène, envahissant la crique entière. Légèrement angoissée par cette sensation,
Jamie avait décidé qu'il était plus sage de rentrer afin d'éviter la fraîcheur
du soir qui approchait.
Aujourd'hui, dans cette fraîcheur vespérale printanière, François
gambadait, s'égosillait, les cheveux dans le vent, reniflant les embruns que
celui‑ci emportait en brouillard aérien jusqu'à eux. Ils arrivaient à la maison d'où filtraient de
larges rayons jaunes de lumière, découpés par les croisillons des
fenêtres. Et la main de François
enserrait sa hanche à elle, Jamie, sa mère !
Chapitre
XV
Préretraite
Leur retour au bercail ne passa pas inaperçu sans, pour autant,
paraître déplacé, car l'ambiance était à la détente. Du labo, on entendait siffloter Charles
tandis que Brigitte et Yves faisaient chorus, l'une en rangeant la maison et
l'autre en préparant le repas du soir.
Un vent de tendre sédition parfumait l'atmosphère.
François se hâta de dresser la table que Brigitte agrémenta de quelques
branches de mimosas tandis que Jamie fermait les volets de bois bleu. Yves arriva avec le repas, le visage
fier.
—L'osso‑buco est
servi !
Une série de grommellements gourmands, scandés par des raclements de
chaises, fut la seule réponse audible.
—J'en rêvais depuis pas mal
de temps ; et les
pâtes… ?
—Faites main !
—Chérie, nous allons bientôt
pouvoir prendre notre pension.
—Ben, puisque tu en parles,
c'est ce que je pense faire bientôt.
—Ouh, le vieux ; mon frère pensionné !
Yves trônait, visiblement satisfait de son effet d'annonce. Jamie attendait, curieuse d'apprendre la
suite. Charles paraissait plus
inquiet.
—C'est quoi ce
plan ? Tu vas prendre des
vacances ?
—Ni des vacances, ni un
délire. J'ai pris la décision de me
présenter devant le Conseil du Travail afin de leur soumettre mon plan de fin
de carrière.
—Fin de carrière ! Tu n'es pas un peu trop jeune pour cela ? Et puis, tu ne vas pas rester sans rien
faire ?
—Non, rassure‑toi. Je compte m'inscrire dans le cadre
strictement légal et les coutumes Bonobos.
Je veux juste réorienter ma vie active et non pas y mettre fin, comme
cela se pratique chez les humains, si j'ai bien compris ce que vous m'en avez
appris.
Jamie ne put résister à un petit rappel sur la question.
—Il est très difficile de
comparer notre culture à celle des humains.
Il existe, chez eux, une complète confusion entre travail et
emploi. Comme pour le reste, leurs
relations sont presque exclusivement basées sur des positions de
domination. Ainsi, une minorité de
dominants utilise le plus grand nombre afin d'effectuer les tâches qu'ils
refusent de s'attribuer.
C'est
ce qu'ils appellent l'emploi. Dans cette
dynamique, les dominés sont dépouillés du bénéfice de leur travail, mais aussi
du statut social que le travail procure.
C'est ainsi que la plupart des gens ne sont plus que ouvriers ou
employés : de simples exécutants
qui louent leur force de travail, qui se louent. Pas boulangers, pas mécaniciens, pas
psychologues, mais exécutants.
—C'est terrible de s'attacher
soi‑même à un maître, volontairement !
—Oui, mais tout cela est enrobé, enjolivé. Car ce comportement est encouragé chez les humains : l'emploi est glorifié comme une valeur sûre
de moralité. C'est ainsi que ces
exécutants sont liés à un employeur par ce qu'ils nomment erronément “Contrat de Travail” alors qu'il s'agit en
réalité d'un Contrat d'Emploi.
L'important
n'est pas la tâche à réaliser, mais bien l'employabilité qui se traduit en
respect des horaires et des règlements, autrement dit la soumission à
l'autorité. Chez nous, ce type de
contrat ne peut exister puisque toute relation de domination est
proscrite ; par contre, il nous est
loisible de monnayer des tâches ou des produits.
Chez
les humains, la pension pérennise la rémunération en autorisant la sortie de
l'emploi ; chez nous, elle signifie
réorientation vers un travail d'intérêt collectif. C'est une bourse d'étude et d'enseignement,
en général réservée aux fins de carrières.
C'est bien de cela que tu nous parles ?
—C'est tout à fait cela. Je veux arrêter de travailler sur le terrain,
comme actuellement à la Cafet.
—À vingt ans ?! Tu ne trouves pas que c'est fort précoce, à
un âge où certains débutent à peine ?
Arrêter de travailler alors que certains le font toute leur
vie !
—Tu as raison, 'pa. Je n'oublie pas que c'est inscrit dans notre
Contrat Social : la participation incontournable
de l'individu à la communauté se traduit par autant d'apports que de rapports,
autant de dons que de profits. Rassure‑toi : je n'envisage pas d'exploiter la Communauté
par mon inactivité.
—J'éprouve simplement le
désir de réorienter ma participation.
Quatre ans après avoir lancé ce projet de cafétéria, je ressens des
manques, des lacunes. Même les
enseignements de Spinnaker me paraissent trop courts, alors qu'il est
probablement le meilleur.
—J'entrevois des ouvertures,
des terrains inexplorés ; chez les
handicapés mentaux, chez les autres et chez moi également. J'ai l'impression d'avoir touché quelque
chose d'essentiel dans la pensée, dans la communication. Quelque chose de primal, comme une pensée non
verbale ; avec ses codes, ses
structures, ses particularismes.
—Comme le lapin volant de
François ?
—Oui, sœurette, comme le
lapin volant, mais peut‑être en plus complexe !
Toute la famille s'intéressait maintenant aux propos d'Yves. Charles avait dépassé l'aspect culpabilisme,
si présent chez l'humain et particulièrement chez les dominants qui l'utilisent
afin de justifier l'obligation de travail imposée aux plus faibles.
Jamie prêtait à ce discours un intérêt d'ordre scientifique et, sans
rien dire, laissait transparaître une grande fierté pour son fils. Brigitte rigolait, mais sans moquerie, tandis
que François avait cessé ses gazouillis pour afficher la prestance d'un
auditeur attentif. Encouragé par cet
auditoire gagné à sa cause, Yves persévéra.
—Ce que je voudrais, c'est
sortir de la production immédiate, me libérer du temps pour prendre du recul,
conceptualiser. Établir des liens avec
l'Art, sa symbolique et ses règles ;
comme ce peintre humain, Da Vinci, qui avait travaillé sur le nombre
d'or dans la peinture et dans la nature :
parfois, l'humain peut aussi engendrer de bonnes choses. Justement, ce qui différencie cette culture
humaine et la nôtre, pourrait‑il reposer sur des différences dans le non‑verbal ?
Retrouver
la pensée non verbale permettrait peut‑être de mettre en lumière et
expliquer certaines erreurs dans des enchaînements logiques, ces maillons
structurels peu connus, mais composant la base des cultures. Comment transformer l'image de l'Autre, de
négative à positive ? Comment exprimer
les émotions, les angoisses, et les sublimer dans l'Art ?
Il existe d'immenses étendues non
explorées ! Je pense avoir une
chance de persuader le Conseil du Travail du bien‑fondé de cette
demande. Si je mène à bien ces travaux,
cela peut être un apport considérable à notre communauté.
Un bref moment de silence fut ponctué par les applaudissements et les
gazouillis de François. Sur le visage de
Jamie, une pointe de fierté ; sur
celui de Brigitte, de l'admiration et chez Charles, de l'approbation.
—Cela se défend. C'est en tout cas bien inscrit dans le
respect des lois de la communauté. Reste
à voir l'avis du Conseil, car ce serait une fameuse exception, une toute grande
première. Qu'en penses‑tu
Jamie.
—Pas un seul instant
d'hésitation ! Tu ne te rends pas
compte : un fils qui veut se lancer
dans l'herméneutique ? C'est une
très grande fierté ! Nous devons le
soutenir à fond : il le mérite rien
que d'y avoir pensé.
—C'est quoi
l'herméneutique ?
—Bonne question
Brigitte ! C'est le fait
d'interpréter des signes comme éléments symboliques d'une culture. N'est‑ce pas, mon amour ?
—Bien sûr ! Tout le monde sait ça.
—T'en sais des choses,
'pa ! Et toi Yves, t'as trouvé ça
dans le fond d'une bière ?
—… …
!!!
—Allons, allons ! Pour une fois que des mots un peu recherchés
sont prononcés à cette table, ne gâchez pas mon bonheur.
Jamie resta quelques instants songeuse, se demandant où son fils avait
pu aller chercher cela ; à moins
que dans le fond d'une…
Chapitre
XVI
Symphonie
Un claquement sec, quoiqu’assourdi, venait de retentir. Charles se dit que, dans le noir, il ne réussirait
sûrement pas à refermer le dos de son appareil photo ; mais il n'osait tirer sur la cordelette de
peur que la lumière mette en fuite les derniers humains qui passaient sous la
branche où il était juché.
Un souffle de vent faillit lui faire perdre l'équilibre. Il voulut se retenir à la grille qui séparait
les gradins du terrain, mais sa main ne put qu'accrocher les négatifs en
cellulose pendant à la corde à linge.
Cela acheva de le déséquilibrer.
Il tomba lourdement pendant de longues secondes, entraînant dans sa
glissade à travers le vide une foultitude de piles rechargeables qui s'écrasèrent,
en staccato réverbérant, sur l'immensité du néant.
L'horreur de cette vision sonorisée le contracta brutalement en
position assise, les sens aux aguets. Il
ne rêvait pas puisqu'il pensait. Mais il
n'était pas plus dans
Ça y est ! Il rêvait qu'il
pensait qu'il ne rêvait pas. C'était la
raison pour laquelle il ne pouvait mettre la main sur ses piles qui avaient
produit ce bruit saccadé. Et donc, il ne
pouvait avoir entendu ce bruit.
Tac‑Tac‑Tac‑Tac
Charles fut propulsé en arrière par l'impact du bruit. De grosses gouttes se mirent à perler sur son
front. C'était impossible. Le bruit n'existait pas et donc il n'avait pu
l'entendre, puisqu'il rêvait qu'il pensait qu'il ne rêvait pas. Cette dissonance le plongeait dans une
torpeur sans issue. Catalepsie.
Tac‑Tac‑Tac‑Tac‑Tac
Cette fois, il avait entendu :
pas de doute possible. Et s'il
avait entendu, c'est qu'il ne rêvait pas.
Et s'il ne rêvait pas, c'est qu'il ne pensait pas qu'il ne rêvait
pas. Et s'il ne pensait pas qu'il ne
rêvait pas, c'est qu'il pensait qu'il rêvait.
Cela le rassura et il se détendit, souriant dans le noir. Il avait cru, un moment, perdre la
raison ! Finalement, sa puissance
de raisonnement avait, une fois de plus, repris le dessus. Il dominait aisément la situation.
Fièrement, il prit la décision d'effectuer un tour d'inspection. De longs mugissements plaintifs caressaient
le cocon douillet de la maison, ponctués par moments de petits chuintements
très proches et à d'autres de longs crachotements beaucoup plus lointains. Il lui fallut plusieurs secondes d'errance
dans cette symphonie éolienne avant de pouvoir en distinguer les tonalités du
vent, de la respiration de Jamie et des embruns dans les calanques qui séparent
la maison de la plage.
Quant au staccato, il provenait des charnières des volets mal graissées
et se ponctuait d'un claquement sec et sourd lorsqu'un volet heurtait le
mur. En pleine confiance et assez fier
de n'avoir, à aucun instant, cédé à la peur, il entama la tournée des fenêtres
afin de vérifier et, éventuellement, verrouiller les volets.
Ceci fait, retrouvant la pureté de cette symphonie nocturne, tout en
murmures, il parcourut la demeure suivant un itinéraire qui l'amena devant la
porte de chacun des occupants du foyer.
Tout était calme. Charles
ressentit l'importance et la fierté d'un veilleur qui apaise la ville par ses
rondes nocturnes. Dormez braves
gens.
C'est en patriarche qu'il regagna sa chambre. Tout en jetant un regard chargé de
bienveillance vers Jamie, il se glissa délicatement à ses côtés, prenant soin
de ne pas la réveiller. Il se dit
qu'elle avait de la chance de trouver en lui un mari d'une telle
qualité !
Tout de suite, il sentit la chaleur qui irradiait du corps presque nu,
alangui à côté du sien. Indépendante de
sa volonté, sa main s'insinua sous la fine dentelle de la courte nuisette pour
se lover sur un mamelon rebondi et ferme.
Enhardi par ce contact, il passa son autre bras sous la nuque
gracile. Sa main gauche vint ainsi emprisonner
le sein gauche de Jamie dont la poitrine montait et descendait au rythme de la
respiration. Charles respirait en phase
avec elle ; avec ses paumes, il
soupesait la plénitude des mamelons généreux tandis qu'il titillait, entre
pouce et index, les tétins charnus en voie d'érection.
C'était plus fort que lui :
il ne pouvait rester ainsi à côté d'elle sans lui chipoter les
tétons. Mais elle aimait cela et il le
savait. Alors, pourquoi s'en
priver ? Cela le tranquillisait,
l'apaisait. Il aurait pu continuer ainsi
jusqu'à s'endormir.
Mais le corps de Jamie n'en avait pas décidé de même. Par d'imperceptibles reptations, il avait effectué
une légère rotation, offrant le dos de trois quarts et s'emboîtant dans les
bras de Charles, comblé. Son érection à
lui se développait hardiment, si près de la cuisse de sa compagne qu'il en
ressentait la chaleur irradiante.
Le désir de s'endormir, qu'il avait ressenti en lui titillant les
seins, s'envolait à tire‑d'aile.
Il approchait la béatitude, l'extase angélique, quand, impromptu, les
doigts de Jamie se refermèrent délicatement, emprisonnant comme dans un doux
velours ses testicules, tandis que son poignet venait se poser avec légèreté
sur le membre tendu.
D'un coup, Charles fut au bord de la rupture, inspirant profondément et
soufflant comme pour éloigner la douleur d'une contraction. Il se sentait comme un collégien dont une
icône aurait pris le sexe dans sa main pour lui faire découvrir les délices du
plaisir de chair.
Surtout se maîtriser, se contenir, éviter le déshonneur même si le sang
tape dans les veines, animant sa verge de spasmes réguliers. La main de Jamie ne bougeait toujours pas,
ferme et englobante. De longues secondes
s'égrenèrent, rythmées par les battements du cœur de Charles aux abois,
redoutant un hallali prématuré. Mais la
tension s'estompa, sans toutefois retomber.
De cette victoire sur ses pulsions, Charles s'enhardit. Sa main droite s'aventura plus bas,
s'insinuant dans l'intimité féminine, chaude, déjà humide et accueillante. Un nouvel électrochoc pour Charles, comme à
chaque fois qu'il ressentait du désir chez sa compagne ; cela l'affolait. Une femme d'une telle beauté et telle qualité
que Jamie le désirait, lui, Charles.
Nouvelle immobilisation, contrôle de la respiration, maîtrise des
battements cardiaques et diminution de la pression : il l'avait encore échappé belle ! Du bout du majeur, il reprit ses caresses
autour de cette petite proéminence charnue qui semblait réclamer des soins tout
particuliers.
Alors, imperceptiblement au début, le bassin de Jamie se mit à onduler,
anticipant
Puis, subitement, Jamie bascula sur lui, le chevauchant les bras tendus
contre ses épaules, maintenant ses seins lourds en apesanteur au‑dessus
du visage de Charles tout en continuant ses ondulations. Elle remplaçait ainsi les doigts de Charles
par son sexe, toujours tendu jusqu'à lui faire mal, pour une caresse brûlante
de douceur, tandis que ses tétons titillaient les lèvres du mâle terrassé.
Alors, il se lâcha, malaxant et tétant goulûment cette poitrine
affolante tandis qu'il laissait échapper de petits gémissements, signe d'un
abandon tout proche.
—Laisse aller…
Et elle bascula son bassin pour l'engouffrer tout entier, au plus
profond de son désir. Il sentit le doux
fourreau se resserrer autour de lui en plusieurs spasmes qui résonnèrent chez
lui, amplifiés à un point tel que sa jouissance lui arracha un cri de douleur, répercuté
en écho chez sa partenaire.
Il demeurèrent ainsi, immobiles de longues secondes, chaque mouvement
même infime leur infligeant des sensations extrêmes, entre plaisir extatique et
douleur. Puis, lentement, ils
s'effondrèrent, Jamie boulant en sens inverse, le long de Charles qui déposa,
en offrande, sa tête entre les seins accueillants.
Tac‑tac‑tac‑tac
Charles entama un sursaut aussitôt interrompu par Jamie qui lui
maintint la tête au creux de sa poitrine bienveillante.
—N'aie pas peur, c'est le
volet de la chambre de François. Le verrou
est cassé : je le ressouderai
demain.
Charles, rasséréné, s'endormit dans un léger bruit de succion. Le flot d'adrénaline avait déserté ses
vaisseaux. Le sien avait sombré.
Chapitre
XVII
Première rencontre
Le volet ne claquait plus :
le vent était tombé et avait chassé les derniers nuages vers l'intérieur
des terres. La lune déposait sa poudre
d'argent sur les calanques et aux alentours de la maison, se mêlant à la rosée
qui, à l'approche du lever du soleil, garnissait de grelots l'herbe tendre
printanière.
Dans la chambre, Jamie pouvait voir le disque sélène s'inscrire presque
entier dans la circonférence de l'œil‑de‑bœuf percé près du faîte
du toit. Par ce tunnel connecté au
cosmos, la lumière se déversait jusque dans la chambre, imprégnant le visage de
Charles et soulignant sa sérénité.
Sérénité, sélénité. Oui, Charles
était bien lunaire, lunatique.
Bizarre que ce soit ce trait qui l'ait attirée plutôt qu'un autre. Il n'était pas tout à fait le prototype
masculin grand‑beau‑et‑fort tant apprécié, tout
particulièrement chez les humains. Sa
taille n'imposait pas le respect, sa beauté n'inspirait pas l'admiration et sa
force ne suscitait pas la soumission. Ce
qui émanait de lui était plutôt de l'ordre de la tendresse, de la gentillesse. Il pouvait occasionnellement se montrer plus
incisif, dur parfois même, mais on sentait alors qu'il ne s'aimait pas dans ce
rôle. Un doux rêveur, même pas un
idéaliste convaincu et militant. Tout
simplement rêveur.
C'est ainsi qu'elle l'avait rencontré ; elle avait seize ans et lui dix‑huit. Elle terminait son compagnonnage assez en
avance ; lui, calmement, dans les
temps. Ce jour‑là, ils assistaient
tous deux à une conférence de philosophie.
Cette matière est la base, le fondement de l'enseignement chez les Bonobos. Se retrouvaient, donc, à ces conférences les
étudiants de multiples sections :
notamment l'anthropologie pour Jamie et le journalisme pour
Charles.
Celui‑ci y assistait dans un rôle double : assister à la conférence, mais aussi couvrir
l'événement pour le journal des étudiants.
Au début, il était fort concentré sur son sujet, enfin sur les
différents intervenants. Par la suite,
il était toujours concentré, mais le sujet était différent. En prenant des vues de l'auditoire, il avait
aperçu Jamie et, insensiblement, ses prises de vues s'étaient centrées progressivement
sur elle.
Elle avait repéré assez vite ce manège et s'était prise au jeu, plutôt
flattée, en gratifiant chaque cliché d'une mimique de plus en plus hors du
contexte philosophique. Elle avait bien
ri lorsqu'elle avait vu les photos dans le journal. Par contre, l'aspect philosophique était
moins prégnant. Et c'était dommage, car
la conférence avait été fort riche.
Elle mettait en scène philosophie et sociologie, surtout dans leur
rapport épistémologique : comment
ces deux sciences se sont‑elles construites et quelles influences,
quelles interactions se sont développées ?
Bien évidemment, ce qui avait le plus intéressé Jamie c'était le
parallèle qui avait été opéré avec les humains.
Chez eux, après une période riche en auteurs bien ancrés dans la
philosophie, celle‑ci a nettement perdu de sa prépondérance à la
naissance de cette nouvelle science, la sociologie.
Celle‑ci a marqué, chez les humains, l'arrivée au pouvoir du
Système en tant qu'entité représentative du lien social. Simultanément, ils ont quitté l'autorité
divine du Prince pour s'en remettre à une autre loi absolue : celle de la Rationalité Économique. Les Chiffres ont remplacé les Idées. Et la sociologie humaine a souvent tenté
d'expliquer les rapports sociaux à la lumière des rôles et des statuts conférés
par l'Économie.
Ce qui est intéressant d'observer est que cette sociologie est elle‑même
le produit d'une culture humaine définie par les jeux de domination. Elle porte en elle les gênes de sa
perversité, puisque science d'une intelligentsia dominante. Le risque est omniprésent de s'orienter vers
une justification de cette domination du système économique, déjà
dominant ; ce qui est pure
tautologie, définition redondante et donc nullement scientifique.
Seule la philosophie permettrait une prise de recul nécessaire, mais
cette science est presque tombée en désuétude, en confidentialité, au point de
ne plus figurer dans les programmes d'enseignement, si ce n'est à titre de
spécialisation.
Ces deux tendances, rapportait un anthropologue, avait amené un
intellectuel comme Touraine qui se définissait en tant que sociologue, à se
réorienter vers la philosophie politique et à invoquer le retour à l'Acteur, au
Sujet.
Question grave, passionnante et complexe s'il en est, mais qui ne
pouvait prétendre à ramener un lunatique comme Charles à une autre réalité que
les beaux yeux de Jamie. Et pourtant,
celle‑ci devait bien avouer qu'elle s'était bien amusée de ces facéties
mutuelles qui allaient s'étaler, quelques jours plus tard, dans un petit
journal estudiantin.
Bien sûr, elle s'était empressée d'aller l'acheter et elle n'avait pas
été déçue. Non seulement elle y
apparaissait sur plusieurs photos publiées, mais, en plus, elle avait trouvé la
signature du photographe et même une adresse où le contacter en tant que membre
de l'équipe rédactionnelle.
Avec un aplomb très bonobo, elle lui écrivit, désireuse de voir les
autres photos, celles qui n'avaient pas été publiées. Elle l'attendait donc, à la terrasse du
Flore, déjà rendez‑vous des étudiants à cette époque, profitant de
l'arrivée du soleil d'été et du spectacle des pigeons grappillant ci et là
quelques cacahuètes, négligemment lancées en offrande par des tablées
estudiantines prêtes au chahut.
Charles était arrivé, nonchalant, comme détaché du monde. Il s'était arrêté derrière un parasol situé
juste entre eux, avait jeté un regard circulaire puis s'était assis à une
table, quelques mètres devant elle, de dos, probablement sûr qu'elle n'était
pas encore arrivée.
Elle l'observa ainsi quelques minutes, amusée de la circonstance. Il regardait le ciel, les nuages, les
goélands qui jouaient au cerf‑volant contre le vent, indifférent au monde
qui l'entourait. C'est là qu'elle
ressentit pour la première fois envers lui ce sentiment d'amusement mêlé au
désir de le protéger, ce garçon hors de la norme, à mille lieues de l'étalon
grand‑beau‑et‑fort.
Et, en même temps, déjà conquise.
Aujourd'hui, c'était toujours le même amusement, mêlé au même désir de
le protéger, vingt‑quatre ans et trois enfants plus tard. Elle vint se blottir contre lui, les seins
contre son dos, épousant ses formes comme deux petites cuillers partageant le
même rayon de lune.
Elle s'endormit.
Chapitre
XVIII
Latéralité
Tac‑tac‑tac
Jamie tendit l'oreille :
pas le moindre souffle de vent.
En tout cas, pas suffisamment fort pour faire claquer le volet. François ? Quelques minutes passèrent, muettes. Des bruits de casseroles !
Elle enfila une chemise de nuit et ses pantoufles, discrètement,
évitant de réveiller son prince au bois dormant. Celui‑ci grommela, tâtant du bras les
draps près de lui sans trouver Jamie, puis, comme pour s'imprégner de son
parfum, enfouit sa tête dans l'oreiller encore chaud du parfum féminin, le
corps en diagonale.
Dans le jardin, le soleil encore rougeâtre commençait à évaporer les
gouttes de rosée posées en chapelet sur les brins d'herbe. Par la porte ouverte, la chambre de François
déversait dans la maison un flot d'air frais : il n'était plus dans son lit et avait ouvert
ses volets. À côté, la chambre de
Brigitte était vide également. De plus
en plus intriguée, Jamie parvint à la cuisine.
Trônant à table, un bol au creux des mains, du cacao jusqu'aux oreilles
et sur le front, François souriait aux anges.
Brigitte, à l'évier, rinçait la vaisselle.
—En voilà deux bien
matinaux !
—Salut, 'man !
—Bonjour. Et toi François, que fais‑tu
là ?
—Il a senti que je préparais
du cacao, alors il est venu déjeuner avec moi.
—Ça ne m'étonne
pas : il détecterait du chocolat à
des kilomètres ! Hein
François ?
Éclats de rire de l'intéressé sans trace apparente de la moindre
culpabilité !
—Et toi, Brigitte, un rencard
matinal ?
—Je te l'avais dit,
maman ; tu as oublié ?
—Euh, rafraîchis‑moi la
mémoire ?…
—Maman… ! C'est la répétition pour le spectacle de la
fête du Printemps. C'est un jour important
pour moi.
—Et c'est
aujourd'hui ?
—Oui, c'est aujourd'hui et tu
avais oublié ; pas comme
François.
—Comment ça, pas comme
François ?
—François veut venir avec
moi ; regarde, il est habillé, prêt
à partir.
—Que ferait‑il à ta
répétition ?
—Ah mais, il adore venir me
voir chanter et danser. C'est mon
premier fan !
—Tu veux aller avec ta sœur,
François ?
D'après les gesticulations, on pouvait assez facilement imaginer ses
intentions.
—Et toi, tu es d'accord qu'il
t'accompagne ?
—Quand il vient me voir
chanter dans ma chambre, il ne bouge pas.
Il gazouille, il se dandine, hein François ?
Pas besoin de mots pour compléter le non‑verbal : François était habillé, prêt à sortir et à
suivre sa petite sœur. Jamie n'en était
pas moins perplexe en les regardant tous deux partir vers le village. Mais l'éducation, c'est aussi savoir prendre
et laisser prendre des risques. Le
chemin vers l'autonomie passe par ce genre d'épreuve. Cela angoisse avant, fait peur pendant, mais
quel bonheur après !
Et puis cela fait plaisir de voir François se connecter timidement au
monde qui l'entoure : la communication
non verbale avec Yves, le soleil avec elle, la musique avec sa sœur… Bizarre, par ailleurs, ces préoccupations
nouvelles. François semble vouloir
mettre le nez à la fenêtre de sa bulle, mais pas comme tout le monde. Il se positionne uniquement dans un monde de
sensations.
« Vois‑moi… sens‑moi… touche‑moi… entends‑moi… »
Le message prend tout son sens.
Serait‑il possible que François ne fonctionne que par son cerveau
droit ? L'intuition absolue, le
signifié à l'état pur, tandis que la porte du monde des signifiants verbaux est
scellée ; le centre du langage se
situant dans le cerveau gauche.
Voilà qui éclaire d'un jour nouveau les comportements de François et
qui, de plus, semble renforcer les hypothèses d'Yves. Un langage non verbal qui se situerait
ailleurs, dans le cerveau droit ?
Jamie se piquait au jeu, ressentait le besoin d'en parler. Hélas, la porte fermée de son aîné semblait
porter la mention "Ne pas déranger".
Elle regagna la chambre et s'allongea sans ménagement aux côtés de son
prince, toujours dormant, lui palpa une épaule.
—Charlou !
—Grrmmmph…
Soulevant une paupière afin de rechercher quelque trace de vie, elle ne
put découvrir qu'un écran éteint avec l'inscription "Interlude". Dépitée, résignée, elle attrapa, au hasard
sur sa table de nuit, un bouquin pour se changer les idées ; un certain Werber qui parle des anges, un
truc bizarre, probablement n'importe quoi !
Chapitre
XIX
Avant‑goût de printemps
Le printemps s'insinuait dans toute la maison, comblant les vides
laissés par ses occupants. À part
Charles réfugié dans son labo, dernier rempart au renouveau, ils étaient tous
sortis : Yves à la cafet, Brigitte
et François à la répétition et Jamie dans le jardin où elle occupait ses mains
tandis que son esprit continuait d'errer dans les méandres d'un rapport qu'elle
devrait bientôt finaliser pour le transmettre au Grand Conseil.
Une question, récurrente jusqu'à obsession, lui taraudait
l'esprit : jusqu'où laisser faire
l'humain ? On ne pouvait le laisser
continuer à détruire cette Terre, source de vie pour tant d'espèces, à seule
fin de satisfaire ses délires mégalomanes de compétition économique, ses
besoins compulsifs de domination.
Comment arrêter le massacre ?
Il en allait de la survie du peuple Bonobo lui‑même, du peuple
Chimpanzé, mais aussi de toutes les espèces non pensantes.
En attendant de trouver, sinon des solutions, des ébauches de réponse,
Jamie se forçait à concentrer son action sur les petits travaux de
jardinage : contenir les plantes
les plus vigoureuses et les empêcher de coloniser celles plus délicates, sans
pour autant en arriver à transformer en horribles pelouses ce que les humains
appellent “mauvaises herbes”. Car leur irrépressible besoin de domination
était si puissant qu'ils ont classifié les animaux en “nuisibles” ou “domestiques”, et même tentent d'éradiquer
les “mauvaises herbes” pour imposer la pelouse régulièrement
tondue, botaniquement correcte, voire la pelouse synthétique ou même le
béton !
Et voilà : elle en est
revenue à la question humaine !
Décidément, il devient impératif qu'elle se change les idées avant que
cela tourne à l'obsession, au Trouble Obsessionnel Compulsif. Penser au printemps, mais pas aux “mauvaises herbes” ; rien qu'au printemps. La fête du printemps, la répétition de sa
fille. Et François, que nous fait‑il
cet artiste‑là ? Pourvu qu'il
n'ait pas perturbé la répétition de Brigitte.
Et pourquoi pas aller jeter un œil ? Elle pourrait toujours aller faire une course
et profiter de l'occasion pour s'intéresser aux activités et aux passions de sa
fille.
En fait, elle ne savait pas grand‑chose des projets de
Brigitte. Elle‑même n'en parlait
pas beaucoup. Elle avait suivi la Classe
Observatoire sans faire de vague, terminant seulement l'année dernière, à ses
douze ans. Avec son Guide, presque par
défaut, elle avait choisi la chanson.
Elle avait toujours aimé chanter et danser en jouant la vedette, et ,
avec son Guide, elle avait rencontré une chanteuse de cabaret qui lui avait
proposé d'être son Mentor pour le Compagnonnage.
Et ce jour d'hui était pour Jamie la première occasion de voir ce que
faisait sa fille ; elle ne regretta
pas d'être venue. Brigitte était sur
scène, mais sans jouer la star comme dans certaines émissions à la limite du
débile où certains tentaient d'imiter pâlement ce que d'autres avaient déjà
produit avant et, souvent, avec bien plus de talent. Brigitte vivait ce qu'elle faisait, au milieu
d'autres filles et garçons avec qui elle tentait de mettre en scène ce
spectacle. Ceux‑là ne
s'impliquaient que pour cette fête du printemps alors qu'elle, elle apprenait
son Art et se permettait même de glisser quelques conseils aux autres.
Jamie fut très agréablement surprise de cette métamorphose de sa
fille. Plus elle l'observait, plus elle
constatait l'ampleur et la profondeur du changement. Quelqu'un d'autre gardait son regard tourné
vers Brigitte ; François n'avait
même pas remarqué l'entrée de sa mère dans la salle. Il était dans les gradins, les yeux rivés sur
sa sœur, assis confortablement dans son fauteuil avec à sa gauche Agnès et
Sonja à sa droite, ou l'inverse, Jamie n'en était plus sûre. Mais calmes, chacune la tête sur une épaule
de François qui trônait comme… comme un
pacha… comme son père ! Du jamais vu !
La scène s'était vidée pour une pause et Brigitte s'était dirigée vers
sa mère qu'elle venait d'apercevoir.
—Sympa d'être venue voir ce
que je fais. Qu'en penses‑tu ?
—Dis‑moi
d'abord : François…
—Oh, François ! Il s'est assis, a regardé et écouté, parfois
applaudi. Après leur passage sur scène — elles
font un numéro de deux gamines insupportables : du sur mesure — les chipies sont
allées vers lui. Elles ont parlé,
François a gazouillé comme à son habitude, puis elles se sont assises et voilà : monsieur joue au séducteur !
—Incroyable !
—Le plus incroyable, c'est
que ces deux pestes semblent aux petits soins avec lui. On dirait qu'il les a hypnotisées.
—Et toi, ça semble te plaire
ce que tu fais, et tu le fais bien.
—Ça me plaît, mais c'est dur. Myriam n'est pas aussi olé olé qu'elle en a
l'air : elle est très exigeante. Elle veut que je produise ce que je
présente. Pas question que je
reproduise, que j'imite. Elle me pousse
à apprendre la musique, l'écriture et la chorégraphie, en plus du chant et de
la danse. Elle dit que si mon chemin est
de chanter et danser, j'ai la responsabilité d'enrichir la communauté par mes
créations, bien plus que simplement la divertir.
J'avais
pas vu cela ainsi, mais je pense qu'elle a entièrement raison, et je commence à
croire que je peux y arriver. J'ai écrit
quelques petits textes que Myriam m'a aidée à mettre en musique. C'est fabuleux : je dis des choses !
—Je me réjouis de voir cela
en spectacle.
—J'espère que vous
apprécierez, toi, papa, Yves ;
François semble aimer beaucoup !
—À propos, où est passé notre
Don Juan ?
Non loin de la salle flânait une petite place ombragée de quelques
oliviers tout noueux. Près d'un de ces
bouquets vert‑de‑gris, un banc de pierre, comme un autel érigé en
l'honneur de la nature qui offrait à cet endroit une vue impressionnante,
plongeant vers les calanques. De ce
belvédère, le regard atteignait la maison : il sembla à Jamie que c'était là l'objet de
fierté que François voulait montrer à ses deux admiratrices. Ce qui composait ce tableau sympathique,
esthétique même, de trois paires de fesses sur un grès presque noir de lustre,
inclinées vers une garrigue soulignée du rouge Terre de Sienne des calanques et
du bleu de Prusse du ciel infini.
—François, je retourne à la
maison : tu reviens avec moi ou tu
restes avec Brigitte ?
La brise légère lui rapporta quelques gazouillis mêlés aux rires des
jumelles, puis François se leva pour reprendre le chemin de la maison aux côtés
de Jamie, la main posée délicatement sur la hanche de sa mère.
Par de petites ruelles tout en ronde bosse et scandées de seuils en
grès noir qui délimitaient de longs paliers légèrement pentus, ils rejoignirent
le ruban de bitume non loin de la sortie du village, laissèrent de côté
l'épicerie de Sonja et Agnès pour remonter vers l'ouest la petite route qui
mène chez eux.
Les crocus et les perce‑neige progressivement laissaient la place
aux jonquilles tandis que la sauge, le romarin et la farigoule répandaient à
l'envi les fragrances enivrantes de leurs petites fleurs mauves.
Le décor aussi se peaufinait pour la fête du printemps.
Chapitre
XX
Histoire d'eaux
Yves aussi était en ville, si l'on pouvait nommer ainsi la petite
bourgade tassée sur le plateau, à quelques centaines de mètres des calanques. La place où siégeait le Flore et sa terrasse
très fréquentée se situait de l'autre côté de la petite route, assez proche du
centre du bourg et donc de la cafétéria.
La journée avait été aussi colorée et teintée d'espérance que ce jour
de printemps.
—Falut, Vyves !
—Falut Victor ! Salut tout le monde ! En forme ?
Pas besoin d'attendre leur réponse : ils l'étaient. La saison probablement.
—On commence par quoi
aujourd'hui ?
—Pain.
—Courses.
—Compter, Vyves.
—Ca — Ca — Café !
—T'as raison, Claude. On va d'abord prendre un café pour commencer
la journée. Qui va les servir ? Toi, Victor ? Ok.
—S — S — Sucre
—Bien sûr, Claude : tu peux prendre du sucre et tu peux aussi en
présenter aux autres.
—Un, deux, trois,
quatre… quatre…
—Ah, voilà Victor qui amène
les cafés.
—Compter !
—Extra Victor ! Bon, qui va chercher le pain ? Toi, Bernadette, je vois que tu as levé la
main d'un demi-centimètre ?
—Ouisshhh.
—Bien ça ; tu te lances ! Mais tu ne sais pas encore bien compter.
—Compter, Vyves,
compter !
—Ah, évidemment. Fais attention à tes tasses de café,
Victor. Bernadette, tu veux bien aller
chercher le pain avec Victor ?
—Ouisshhh.
—Ok, Victor : t'as gagné.
Quand vous êtes prêts, vous pouvez y aller. N'oubliez pas de prendre de l'argent et de
ramener
—Oui, Vyves.
—Il me semble, surtout, que
tu faisais le sot. Répète‑moi ce
que tu dois te rappeler ?
—Compter !
—Tu vois, à faire
l'idiot…
—Oui, Vyves.
—Y‑ves
—Oui, Vy‑ves.
—Bon ! Et toi, Bernadette, tu as retenu ?
—Papier.
—Bien, très bien ! Tu entends, Victor ? Il faut ramener le papier avec le prix et ne
pas oublier de prendre de l'argent. Un
quel billet ?
—Jaune.
—Bien Alain. Tu as l'air d'aller mieux, aujourd'hui. En forme ?
—Mwouais…
—Tu sais dire combien c'est
d'argent, un billet jaune ?
—Dix sous ?
—Oui, dix sous ! Ils auront assez pour acheter le pain pour
les sandwiches ?
—Je crois, oui.
—Ok, on verra ça quand ils
reviendront. Tu veux aller chercher les
légumes ? Tu prends la liste prévue
et si tu ne sais pas bien lire, tu regardes les images. Tu es d'accord, Alain ?
—Oui, Yves, mais j'ai un peu
peur.
—Tu veux quelqu'un pour
t'accompagner ?
—Je veux bien.
—Bon, qui veut aller avec
Alain ? Claude ?
—O — O — O — Oui !
—Denis aussi, oui ? Mais tu ne grattes pas dans ton nez devant
les gens ; essaie de te
contrôler.
—Moi-aussi,
je-vou-drais-a-ller-fai-re-les-cour-ses, Y-ves.
—D'accord, Armand, et Julie,
pour mettre une fille dans l'équipe ?
Ok, Magdeleine au comptoir et John aux préparations. Ça roule.
Voilà, la journée est mise en place.
Dès que le pain sera là, le client pourra être servi. Il va pouvoir comptabiliser les présences du
mois dernier et effectuer le paiement des salaires. Il faudra aussi réparer la plaque chauffante
pour la soupe. Travailler sur le projet
d'installation d'un nouveau chauffe‑eau.
Et puis, améliorer les idéogrammes de la caisse
enregistreuse ; ceux de l'eau plate
et de l'eau gazeuse ne sont pas suffisamment discriminants, et donc source de
confusions possible pour les travailleurs handicapés.
C'est ce dernier point le plus délicat, mais aussi le plus
passionnant. Car ce clavier de caisse
enregistreuse est la clé de voûte de son travail. C'est ce qui permet aux non‑lecteurs de
communiquer avec les clients. Le
principe est d'éviter tout passage par l'abstrait puisque c'est cette presque
totale impossibilité d'abstraction qui définit le handicap mental. Et c'est l'utilisation de pictogrammes qui
rend possible cette continuité dans le concret.
Sauf qu'ici, le pictogramme analogique est trop imprécis : comment discriminer une bouteille d'eau plate
d'une pétillante ?
—Excusez‑moi ; il paraît que c'est à vous que je dois
m'adresser.
—Si c'est pour un sandwich,
il faudra attendre que le pain arrive de la boulangerie.
—Je ne suis pas venue pour un
sandwich mais pour Yves Darbo, le responsable de cette cafétéria.
Du coup, il s'était levé, maladroitement, délaissant ses fiches de
présence.
—C'est moi. De quoi s'agit‑il ?
—J'ai besoin de vous.
—Euh… oui…
La fille semblait s'amuser de cette situation, mais lui ne se sentait
pas trop à l'aise, peut‑être intimidé par la plastique plutôt agréable de
son interlocutrice.
—Je termine mon compagnonnage
avec le professeur Henschel, l'orthophoniste.
Je prépare mon chef‑d'œuvre :
je travaille sur les unités fondamentales de son, les phonèmes, et vous
sur les unités fondamentales de sens, les sèmes. Alors, je voulais vous demander si vous
seriez d'accord d'être mon superviseur.
—Votre demande est flatteuse,
mais pourquoi moi ?
—J'ai lu certains de vos
écrits et vos recherches rejoignent mes questionnements sur le langage
primal. Vous partez des images et moi
des sons. Alors, je me suis dit
que… enfin, si vous étiez
intéressé…
—Ça m'intéresse au plus haut
point. On peut en parler à un autre
moment, ce soir, après mon travail ?
—Ça me va. Je vous retrouve où ?
—Le Flore, vous
connaissez ? On se retrouve à la
terrasse.
—Parfait. Vers dix‑sept heures ?
—À ce soir.
Il était seize heures vingt et Yves était déjà là. À attendre une fille plutôt jolie, mais
surtout quelqu'un qui avait les mêmes centres d'intérêt que lui. Aujourd'hui, il n'avait pas traîné à la fin
de sa journée de travail. Celle‑ci
s'était écoulée dans la seule perspective de cette rencontre inespérée,
perspective avec une seule ligne de fuite : une jeune fille dont il ne connaissait même
pas le prénom.
—Salut, déjà là !
Elle était arrivée dans son dos, tôt elle aussi.
—Tout à l'heure, j'ai oublié
de demander votre prénom.
—Amandine Martin. Mais Amandine tout court, c'est plus
simple. Et si on se tutoyait ?
—Comme vous… enfin…
Ok, on se tutoie. Alors,
explique.
—Ah non, c'est toi qui dois
m'expliquer.
—Expliquer quoi ?
—Tout ! Tout ce que tu as appris depuis quatre ans
dans ce projet de cafétéria. M'expliquer
comment tes gars peuvent utiliser une caisse enregistreuse sans savoir lire,
sans connaître les chiffres. M'expliquer
ce langage non verbal.
—D'accord. Mais tu m'apprends les phonèmes.
—Je ne suis pas bien loin
dans mes recherches. J'en suis encore au
stade des intuitions. Et j'ai besoin de
toi, de ton expérience pour aller plus loin, pour voir si ces intuitions sont
fondées.
—J'en suis pas beaucoup plus loin, tu sais. Je suis un peu comme Champollion devant les
hiéroglyphes : je suis persuadé
qu'il existe des images mentales, mais je sais qu'il n'y a pas que ça. Je pense qu'il est quasi inévitable de devoir
également envisager l'existence des concepts, genre d'idéogrammes mentaux,
articulant plusieurs images mentales.
Et
toi, tu vas pouvoir m'éclairer sur une troisième composante : les sons en tant que véhicules de sens, ce
que tu nommes les phonèmes. Ces trois
composantes se retrouvent dans les hiéroglyphes ; c'est ce qui a compliqué leur
décryptage.
—Waow. C'est encore plus fort que je ne le
pensais !
—Un exemple ?
—Ah oui. Mais ça n'empêche pas de boire quelque
chose.
—Ça, c'est vrai ! Eau plate ou pétillante ?
—Moi, je serais plutôt vin
blanc.
—Moi aussi. L'eau plate ou pétillante, c'est pour
l'exemple. Gérard, deux vins
blancs ! Si tu m'avais répondu “eau plate”, j'aurais pu te poser la
question “Comment différencier l'eau plate de l'eau
pétillante ?”
—C'est écrit sur la
bouteille !
—Tu oublies que tu es
handicapée mentale et que tu n'as pas accès à l'abstraction et donc à l'écriture.
—La couleur de
l'étiquette !
—Juste ! Mais ces codes de couleur peuvent varier
d'une marque à l'autre. Trop de risques,
donc : cela va convenir pour une
cafétéria, pour deux, pour trois, mais pas pour toutes. Or je cherche un langage universel.
—Tu ne fais pas dans la
simplicité !
—Je veux prendre le
temps. Je vais d'ailleurs introduire une
demande de pension au Conseil du Travail pour me consacrer exclusivement à la
recherche.
—Super, s'ils
acceptent ! Et l'eau ?
—Pour l'instant, sur la touche de la caisse
enregistreuse, en plus de la mention écrite “Eau plate” et du prix, il y a la
couleur bleue pour signaler qu'il s'agit d'une boisson froide, ainsi que le pictogramme : un nuage avec des gouttes d'eau.
Pour
l'eau pétillante, le pictogramme diffère un peu, car il mobilise plutôt les
sensations : c'est aussi un nuage,
mais accompagné de cristaux de neige. J'ai
voulu, par là, associer le piquant de l'eau pétillante au piquant du
froid. Là, on est plus dans
l'idéogramme.
—Pas mal. Et ça marche ?
—Ça foire encore trop
souvent. L'ancrage ne me paraît pas
suffisamment profond. Alors, pourquoi
pas le son ?
—Et la question
devient : “Est‑ce que l'eau
pétillante est liée à un son ?” “Psshht” quand on ouvre la
bouteille. Ou alors, on
décompose : le bruit de l'eau, “glouglou” par exemple, auquel
s'ajoute le bruit de l'eau pétillante.
Mais si on y arrive, après il faut pouvoir transcrire cela en
image. Ça risque d'être la galère.
—La tâche est rude, bien sûr,
mais pas nécessairement impossible. Les
hiéroglyphes en sont un exemple.
—Retrouver la matérialité du
son, l'onomatopée…
—Voilà, c'est dans cette voie
qu'il faut chercher.
—Ensemble ?
Elle avait planté ses yeux, droit dans ceux d'Yves ; des yeux partant d'un vert intense et tendre
pour finir dans les tons de brun en passant par un jaune flamboyant.
—Ensemble !
Chapitre
XXI
Delenda Carthago
—Maman, maman, maman…
La porte avait claqué, bien plus violemment que le volet de la chambre
de François, que Jamie avait récemment
ressoudé. Pressentant une tempête dont
il savait sa sœur détentrice de la recette exclusive, François s'était enfui,
aussi discrètement que prestement, pour se réfugier dans sa chambre. Il abandonnait volontiers la cuisine aux
femmes, décrétant cette pièce “zone de turbulences à éviter pour un bon
moment”.
—C'est ta répétition qui t'a
mise dans un tel état ?
—Maman, maman,
maman !
—Quoi, maman, maman,
maman ?
—Yves !
—Quoi, Yves ? Il travaille, non ? Enfin, il doit avoir fini. Il devrait arriver, à moins qu'il ne se soit
arrêté au Flore.
—Justement, je l'ai vu au
Flore !
—La belle affaire ; c'est pas la première fois !
—La première fois avec une
fille, oui !
—Boh ?!
—Non, pas dans un groupe, pas
une copine comme ça. À deux, seuls à une
table, l'un en face de l'autre à se regarder béatement !
—Elle est comment ?
—Un peu plus jeune que mon
frère, je crois, mais il faut reconnaître qu'elle a de la classe. Le teint mat et cuivré, les cheveux longs et
très noirs, grande, plutôt musclée, même trapue…
—Tu es sûre ?
—Euh… oui, je crois en fait…
—Chimpanzée ?
—Ben oui, on dirait. Mais elle a l'air sympa, en plus d'être assez
jolie, et ils paraissaient très bien ensemble.
Ils semblaient discuter de sujets sérieux, mais avec beaucoup de
complicité.
—Qu'est‑ce qu'elle fait
par ici ? Je me réjouis de la voir.
—Je me demande qui
c'est.
—Et moi donc, une
Chimpanzée… Et eux deux, tu es sûre
que… ?
—Ah ça, tu peux me faire
confiance.
—Effectivement, sur ce sujet‑là,
je t'accorde toute ma confiance !
—Maman !
—Bon, bon, mais quand même,
mon fils avec une chimpanzée…
—Oh oh ! Je sens comme un petit fond
d'intolérance.
—Tu as raison ; je ne devrais pas. C'est complètement idiot !
—Est‑ce que tu ne
m'expliquais pas que la richesse de notre culture bonobo réside dans l'approche
positive de la différence ?
—Touché ! Je me suis laissé aller.
—Quand l'émotion est trop
présente, la peur a le champ libre.
—Ma chère fille, vous avez
pertinemment raison ! Il est
question de mon fils et, aussitôt, la peur submerge ma raison. Ce que tu viens de dire tient du
génie : si nous appliquons cette
maxime aux humains, nous devons reconsidérer entièrement notre position à leur
sujet. Tu ne peux pas savoir le cadeau
que tu viens de me faire !
—C'est si peu de
choses !
—Oh, ne t'en étouffe pas dans
ta modestie !
—Pas de danger, seule ma
raison me guide.
—…
—Je me sauve dans ma
chambre ; je te laisse à tes
méditations.
—Si tu vois François, tu me
l'envoies.
—Ok.
C'est vrai que c'est puissant ce que Brigitte vient de dire. La peur est d'une force incommensurable. Elle‑même, à l'instant, en a été la
preuve vivante. Et les chimpanzés aussi,
probablement, quand ils martèlent — Delenda
Carthago — qu'il faut éradiquer l'Humain. C'est Caton l'Ancien qui redoutait et
désapprouvait tellement la richesse de Carthage qu'il terminait chacun de ses
discours par cette formule assassine :
« Il faut détruire Carthage ».
Et finalement, Rome a déclaré la guerre et a rasé sa concurrente.
—Ah, te voilà,
toi ! Où te cachais‑tu ?
François revenait de sa chambre, un grand sourire narquois sur son
panneau d'affichage, sonorisé de gazouillis nettement ironiques.
—Maintenant que tu es sorti
de ton repaire, tu viendrais bien m'aider à tailler la haie ; elle a besoin d'un petit rajeunissement.
François sortait déjà les outils de la remise ; bottes, gants, cisailles, tronçonneuse…
—Carrément la tronçonneuse,
François ! Tu n'y vas pas un peu
fort ?
Elle s'approcha du mur de lauriers qui délimitait le fond du
jardin. Derrière, c'était la garrigue épicée,
jusqu'aux calanques, et enfin la mer.
François s'engouffra dans la haie de larges feuilles luisantes, invitant
Jamie à sa suite. Il avait raison : les branches étaient devenues troncs, la haie
bosquet. La tronçonneuse ne serait pas
superflue et le travail ne serait sûrement pas terminé avant deux ou trois
jours.
Ce début de soirée était très doux.
On était au cœur du printemps ;
les jours s'allongeaient sensiblement.
Jamie disposait d'un bon moment pour entamer ce travail, d'autant que
Brigitte lui avait repris sa faction pour la préparation du souper. En désherbant autour du potager, l'autre
jour, elle avait trouvé des escargots, des petits‑gris qu'elle avait
récoltés et placés dans une jarre en terre cuite gris et bleu. Le soir venu, le couvercle de la jarre avait
été soulevé et la terrasse envahie de fiers coursiers marquant leur passage de
pistes gluantes ! Après avoir
dégorgé pendant trois jours, ils s'apprêtaient à terminer leur carrière au
four, agrémentés de beurre à l'ail.
Les troncs s'abattaient, dans les hurlements du petit moteur
deux-temps. François les évacuait et les
empilait en vue de leur débitage. La
haie s'étrécissait, libérant un bon mètre de terrain brûlé par l'ombre. À deux, la tâche s'effectuait
rapidement. François était tout affairé,
conscient de l'importance de son rôle.
Tout à coup, il se mit à gesticuler, les bras écartés, s'interposant
presque entre la tronçonneuse et les lauriers.
Le jardin, la garrigue, les calanques : tout n'était plus que silence. Seul le vent véhiculait, lointain, le
grondement de la mer contre les rochers.
Ce même grondement sourd qu'elle avait déjà ressenti avec François et
les autres enfants sur la plage. Cette même
sensation angoissée dans le soleil déclinant.
Jamie déposa la tronçonneuse, inquiète plus qu'intriguée. François avait retrouvé tout son calme. Il fit deux pas vers sa mère, délicatement,
lui prit la main dans un geste rassurant et l'attira sous les lauriers. Au‑dessus de leurs têtes, à un
entrelacs de trois troncs, dont celui que Jamie venait d'entamer à la
tronçonneuse, un nid s'accrochait encore, déjà de guingois.
Aucun signe de vie et toujours ce silence oppressant, scandé par le
grondement sourd de la mer, lointaine mais terriblement présente. Grimpée sur une escabelle légèrement
vacillante, Jamie aperçut deux petites boules de duvet frissonnant, deux
rejetons, vraisemblablement, de Mr et Mme Merlot, ce couple de merles que l'on
apercevait régulièrement de la terrasse.
Presque des locataires ! En
tout cas, des habitués que l'on apercevait souvent à la pêche aux vers sur la
pelouse ou picorer les mies de pain jetées sur la terrasse. C'est Brigitte qui les avait nommés Mr et Mme
Merlot.
Le nid donnait de la gîte. Les
oisillons étaient tapis dans le fond, tétanisés, la tête enfouie dans le léger
duvet qui se mêlait aux matériaux de la construction : brindilles, poils et terre. Jamie n'osait y toucher, craignant que les
parents n'y reviennent plus s'occuper de leur progéniture. Mais l'inclinaison rendait la situation
vraiment fort précaire.
Elle recentra l'habitacle au creux du trident, symbole du pouvoir de
Poséidon aujourd'hui au service de deux jeunes merles, fils d'Hermès le
messager ailé de Zeus. Puis, après avoir
replacé quelques branches au‑dessus du nid en guise de protection contre
les intempéries et les prédateurs, ils rassemblèrent les outils et les
rangèrent à la remise.
Des effluves de beurre d'ail caracolaient et racolaient.
Chapitre
XXII
Les saints de glace
Jamie et François se laissèrent guider par ces effluves ensorcelants
qui les menèrent jusqu'à la cuisine. Les
autres étaient déjà assis dans la chaude impatience du repas.
—Tout le monde est
là ! Alors je sers.
Charles déposa sur la table une grosse marmite en cuivre encore
fumante : compote de rhubarbe. C'était la tradition : chaque année, la première rhubarbe du jardin
était l'objet d'un rite familial.
Charles préparait sa compote de rhubarbe.
Ce rite tombait immanquablement en même temps que les saints de glace,
ces trois derniers jours de froid que la religiosité humaine avait liés à son
calendrier des saints, dont Mamert, Pancrace et Servais étaient les
représentants les plus frigides. Il est
vrai que cette croyance peut paraître absconse ; n'empêche que les 11, 12 et 13 mai marquent
presque à coup sûr les dernières gelées.
Et cette année n'avait pas dérogé : ce matin, le sol était couvert de givre. Vive Pancrace ! La nature était tout engourdie, stoppée dans
son élan de la mi‑printemps. Les
cigales, transies, étaient muettes. Un pâle
soleil déchirait une brume lourde et cotonneuse, rampant sur l'herbe
givrée. Sûr que la compote de rhubarbe
allait vite estomper ce froid matin.
Une pétarade de tondeuse à gazon vint crever le brouillard. Une tête ronde et joviale garnie d'un casque
rouge d'où s'échappaient deux boucles blondes, chevauchant un bolide à deux
roues, rouge lui aussi : la
factrice motorisée apportait le dernier courrier de la semaine. Une lettre pour Yves. Ses mains hésitèrent : c'était un courrier officiel, le Conseil du
Travail.
Une cigale muette passa, déployant ses deux paires d'ailes au‑dessus
des têtes pour imposer un silence religieux.
La pendule au salon tictaquait, hypnotique. L'enveloppe déchira l'éther en accouchant
d'un froissement parcheminé. Les yeux
d'Yves couraient de gauche à droite.
Arrivés en bas, ils remontèrent brusquement et reprirent leur
balai. Le visage était opalin, les
traits figés.
—Mauvaises
nouvelles ?
—Pas vraiment…
—Ben raconte !
—Brigitte, si ton frère ne
veut pas en parler…
Le visage d'Yves reprenait quelques couleurs tandis qu'un sourire
discret renaissait sur ses lèvres. La
table entière était suspendue à ce mystère contenu dans la lettre.
—Tu ne veux pas en
parler ?
—'man, tu es pire que ta
fille !
—Je n'ai rien dit, moi. Et puis, tu ne parles pas !
—Laissez‑moi
respirer !
—C'est le Conseil du
Travail ?
—Pas toi, 'pa ! Pas comme les femmes !
—Non, mais… on aimerait savoir.
—Vous êtes tous de gros
curieux !
Même François n'en pouvait plus d'attendre, semblait‑il : il tapait des mains sur la table.
—Oui, même toi
François !
Celui‑ci partit d'un éclat de rire qui résonna comme un cri de
mouette dans les calanques. Brigitte ne
tenait plus en place et tenta de lui chiper la lettre, mais Yves avait anticipé
le geste.
—Allez, montre‑nous !
—Ok, ok. Voilà :
ma demande est acceptée.
—Ta demande… ta pension ?
—Oui, 'man ; c'est accepté.
—Déjà ?
—Oui, 'pa ; j'ai introduit la demande il y a presque
trois semaines, puis ils m'ont convoqué huit jours après, et voilà !
—Super !
—Tu l'as dit, sœurette, c'est
génial. Je vais annoncer ça à
Amandine. À tantôt.
—Tiens donc, à
Amandine !
Mais la porte se refermait déjà ;
Yves n'avait même pas pris la peine de répliquer à sa sœur.
—Trois semaines qu'il sort
avec cette fille et il n'en parle toujours pas : 'man, c'est pas normal !
—Ah, ma fille ; les hommes sont souvent des ours
inabordables, surtout lorsqu'ils se réfugient dans leur caverne. Dans ces cas‑là, il est beaucoup plus
prudent d'attendre qu'ils en sortent par eux‑mêmes. N'est‑ce pas, mon chéri ?
—Grrmmmpf…
—Qu'est‑ce que je te
disais ! Tu les laisses revenir,
tout doux comme des agneaux bêlant leur mère.
Tu les valorises pour leur force de caractère et tu te montres
reconnaissante. Après, tu en fais ce que
tu veux !
—C'est vrai, 'pa ?
—Bwophhhh…
—Il faut les dégrossir, les
sculpter en les sortant de la gangue de pierre brute, sinon parfois ils restent
pierre, avec laquelle on bâtit les murs.
Voyant la tournure prise par la discussion, Charles préféra se détacher
de l'orbite de Vénus pour rejoindre celle de Mars, dans la quiétude du labo
photo.
—J'ai quelques clichés à
retoucher ; à tout à l'heure.
—À ce soir mon chéri !
—Salut, 'pa. Mais pourquoi il ne dit rien,
Yves ? Si c'était moi, tout le
village serait au courant !
—Oui, mais il s'agit de ton
frère. Et il ne déroge pas à la règle
masculine : c'est un tendre qui
veut se montrer fort. Il me semble que
sa vie traverse des bouleversements profonds ; il se pourrait que cela le déstabilise. Ce qui expliquerait sa tendance à s'isoler
pour se protéger. Regarde ton
père : au labo ! C'est un véritable refuge pour lui.
—Moi, quand c'est comme ça,
j'ai besoin d'en parler.
—Les hommes, eux, ont besoin
de penser. Enfin, c'est ce qu'ils
croient !
Moqueur, un gazouillis soliloquant s'éloigna de la cuisine pour se
perdre dans le jardin. Les deux femmes
n'y prêtèrent guère attention, habituées à la gouaille de moins en moins
dissimulée de François.
Chapitre
XXIII
Ã
Costaud, le fiston ! Le
voilà pensionné, à vingt ans… Et c'est
le Conseil du Travail qui a donné son aval ; une première ! D'un côté, ça rend un peu jaloux ; mais le rôle d'Yves n'en devient pas moins
important. Le voilà dépositaire d'un
projet de recherche, d'un devoir moral de passage d'informations,
d'enrichissement de la culture Bonobo.
Il a eu du cran ; d'un coup
arrêter son métier pour aller plus loin, passer à autre chose ou plutôt une
autre manière d'envisager les choses. Il
suit son idée. Pas un plan de carrière,
un cheminement autant spirituel que social.
Costaud.
Et lui, Charles, où en est‑il ? Lui aussi pourrait demander sa pension. Il pourrait enseigner la photo. Quarante‑deux ans, c'est pas
excessivement précoce ; il pourrait
y aller progressivement, graduellement.
Et puis, son fils a bien eu sa pension à vingt ans ! Enseigner la photo : il faudra qu'il en parle à Jamie pour voir ce
qu'elle en pense.
Expliquer le cadrage et le nombre d'or, le réglage de la luminosité
avec le couple dialectique vitesse/diaphragme, la profondeur de champ et les
focales, et puis le travail en labo.
Mais cette technique intéresse‑t‑elle encore les
jeunes ? Le numérique est en plein
essor, mais lui ne s'y est pas encore frotté.
S'il diminue son temps de travail, il pourra s'y mettre. Il dispose déjà d'un bon ordinateur, il ne
lui manque qu'un scanner à négatifs ou un appareil numérique. Voilà un bon plan !
Le voilà tout guilleret. Les
images suspendues aux cordes à linge semblent plus lumineuses. Le sable rejette la chaleur du soleil qui
dessine d'un noir profond l'ombre des pins parasols. Charles entend le bruit des vagues, les cris
des goélands ; il sent sur sa peau
les caresses du vent chargé d'embruns.
Sa photo vit, s'illumine de l'intérieur.
Ah que ce serait bon de partager ces sensations, les faire ressentir à
d'autres !
C'est décidé : demain, il
se numérise. Ensuite, il contacte le
Conseil pour demander de réduire son temps de travail et se proposer pour
encadrer des étudiants. Ça va lui aérer
la vie professionnelle, ramener du sang neuf.
C'est quand même efficace ce système : confier l'enseignement des jeunes aux
anciens ! On brasse le sang neuf et
l'expérience dans une dynamique conciliant tout autant le changement que la
tradition. Chez les Bonobos, on appelle
cela la Continuité. C'est un concept
aussi important que celui de l'attrait de la différence.
C'est Van Vogt qui parle très bien de cela dans son Traité de
Sémantique Générale. Le monde humain
s'est construit autour de la logique bivalente d'Aristote : on est ou on n'est pas, c'est blanc ou
noir. La logique Bonobo, non‑aristotélicienne
(Ã), est polyvalente, multiordinale.
Elle se méfie des idées préconçues, des dogmes, des préjugés, des
étiquettes, des mots. La réalité est
tellement complexe que le langage est souvent trop cadré, trop pauvre,
intemporel ou incomplet pour la décrire avec fidélité.
C'est cette logique à qui permet d'éviter le manichéisme opposant
progressisme et conservatisme. La
Continuité n'est pas dans un de ces deux pôles, mais dans l'adaptation au réel
qui mobilise autant changement que tradition.
Ainsi, les mentalités s'adaptent, évoluent, mais avec elles les paramètres
plus matériels comme le "numerus clausus" : le nombre de Compagnons dépend du nombre de
Mentors en exercice.
Pourquoi cette digression philosophique ? Comme le dit bien Van Vogt, la Sémantique
Générale traite des rapports du système nerveux humain et du monde
extérieur. Or c'est ce que fait la photographie : transformer le monde extérieur en images pour
les présenter au cerveau humain.
Pourquoi avoir tant tardé avant de penser à cela ? Décidément, il semble que ce soit le fils qui
influence le père ! Car c'est bien
d'images mentales dont parle Yves.
Beaucoup de gens pensent que la photo est un morceau de réel capté par
l'appareil : eh bien lui, Charles,
va montrer qu'il n'en est rien !
Un bruit de vaisselle sortit Charles de ses divagations
sémantiques. François dressait la
table. Le souper… C'était son tour de préparer le
souper ! François est trop
tôt ! Non, c'est lui qui est dramatiquement
en retard !
—Salut François, salut
'pa.
—Bonsoir Yves. Quoi de neuf ?
—François peut rajouter un
couvert !
—Un invité ?
—Une…
—Amandine ?
—Ouais ! Je lui ai proposé de vous la présenter et
elle a accepté. Elle était même
contente !
—Très bien !
—Qu'est‑ce que tu nous
as fait de bon ?
—Euh…
—Super ! Comme ça, cela ne paraîtra pas trop
officiel. T'es vraiment
génial !
Malgré le petit soupçon d'ironie, Charles ne put s'empêcher un
mouvement de fierté. Il faisait fort
confiance à son inconscient ! Mais
là, son inconscient le prenait légèrement au dépourvu. Vite, une idée. Les femmes vont bientôt revenir et avec des
renforts, en plus !
Razzia éclair sur le congélateur !
Du vite‑fait‑bien‑fait, voilà ce qu'il faut. Des coquillages… Il y a du vin blanc, de l'ail, du persil, de
l'estragon et de la crème…
impeccable : "Coquilles
de Vénus sauce Palavas". Des filets
de flétan… Avec de l'aïoli, de la
mayonnaise, encore de la crème et du safran…
"Filets de flétan sauce bourride".
Chapitre
XXIV
Un ver ?
Un jeune merle, deux jeunes merles…
Ils rebondissent encore maladroitement derrière Mr Merlot qui picore la
pelouse pour montrer l'exemple à ses rejetons.
François les observe, soulagé.
Les jeunes émettent des sifflements mal assurés ; François gazouille de concert. De la salle de séjour, des bruits lui
parviennent : sa mère. Vite la prévenir !
Les femmes étaient arrivées, toutes en même temps. Elles avaient eu le temps de faire
connaissance en descendant la petite route qui mène à la maison, Amandine à
vélo, Jamie et Brigitte à pied.
François gesticule et babille, encerclant, assiégeant les nouvelles
arrivées. Il sautille, agite les coudes,
piaille, chantonne, dodeline de la tête…
—Papa aurait préparé des
oiseaux sans tête ?
—Brigitte a une manière bien
à elle de décoder le non‑verbal de son frère.
—Oui, mais ça
marche : souviens‑toi du
lapin volant !
—À mon avis, François parle
d'oiseau, de plusieurs oiseaux, même.
Ils chantent, ou sifflent, plutôt, et picorent, peut-être des
graines.
François vint assiéger Amandine comme pour l'encourager. Son attitude était une invitation à le
suivre. Il tendit la main vers cette
inconnue qui peu ou prou semblait le comprendre ; elle y déposa la sienne. Il emmena tout son monde vers le jardin,
d'abord précipitamment, pour ralentir en arrivant sur la terrasse. Au fond du jardin, Mr Merlot continuait
l'écolage de ses deux rejetons. Tous
trois sautillaient et picoraient la pelouse.
—Les jeunes
merles ; ils ont
survécu !
—Tu peux traduire,
'man ?
—Quand nous avons commencé à
tailler la haie, avec François, nous avons dû arrêter à cause d'un nid occupé
par deux jeunes merles. C'est lui qui
m'a arrêtée dans mon élan ; j'avais
commencé à tronçonner une des trois branches supportant le nid et celui‑ci
penchait dangereusement. Nous l'avions
prudemment redressé et camouflé à nouveau avec quelques branches pour le
protéger de la pluie, mais aussi des prédateurs.
—Puis nous les avons laissés,
de crainte d'effrayer les parents.
Depuis, il y a eu du vent, du froid, de la pluie. J'ai eu peur qu'ils n'aient pas
survécu ; cela me soulage de les
voir ainsi, en bonne santé. Ils ont
l'air encore tout patauds.
François riait tout en bonheur au récit de ces aventures dont il était
un peu le héros. Mais aussi tout à la
joie de rencontrer quelqu'un qui semblait pouvoir nouer avec lui une communication
plus compréhensible : Amandine
semblait comprendre son babillage, ce qui intriguait fort Brigitte, presque
jalouse.
—Amandine, il faudra que tu
m'expliques comment tu fais pour comprendre mon frère dès la première
rencontre !
—Comme je l'ai dit sur le
chemin pour arriver ici, j'étudie les unités fondamentales de son, les
phonèmes. C'est du langage non
structuré, de la communication à l'état brut.
Cela véhicule surtout les émotions, mais probablement aussi du sens
basique ; c'est ce que j'essaie de
décoder. C'est en utilisant ces
principes que j'arrive un peu à décoder le langage de François. Car c'est un langage, mais non verbal.
—Et pourquoi il ne parle pas,
mon frère ?
—Soit une lésion au niveau du
cerveau l'empêche de structurer son langage, soit un blocage empêche cette
structuration.
—Mon fils pourrait avoir un
blocage ?
—Oui, c'est possible. Le blocage peut survenir suite à une
dissonance cognitive importante, un dilemme ingérable qui entraîne la
démission.
—Cela pourrait être réversible ?
—Peut‑être, mais j'ai
bien peur que cela dépasse mes compétences.
—Salut les filles ! Déjà fait connaissance ?
—Avant d'arriver à la
maison ; heureusement que tu avais
prévenu ta sœur qui m'en a avertie !
C'est une présentation un peu improvisée.
—Tracasse pas, 'man, j'aime
pas trop le protocole ! Et papa est
bien dans le ton : il me semble
qu'il avait oublié de préparer le souper.
Charles quitta sa cuisine pour saluer tout ce petit monde discourant
sur la terrasse.
—Le souper est prêt : on peut servir à moins que vous ne désiriez
un apéro.
—Voyons, très cher, ça
s'impose ! La venue d'Amandine
mérite bien un apéro.
—J'ai un Tokay au frais. Ça vous va ?
François courut chercher les verres tandis que Brigitte amenait des
amuse‑gueules. On prit donc un
verre sur la terrasse pour l'apéro ;
la famille Merlot prenait un ver sur la pelouse.
Chapitre
XXV
Rideau
—Eh bien, mon chéri, c'était
très bon !
—Oui, j'ai beaucoup
aimé.
—Merci Amandine. Vraiment, ça t'a plu ?
—Vraiment, d'autant que, chez
nous, on n'est pas trop poisson. Notre
gastronomie est plus attirée par la viande.
Mais j'aime un peu de tout et je suis très curieuse. J'adore goûter de nouveaux plats.
—Attention, tu rentres sur le
terrain de discussion préféré de ma mère ;
on risque de ne plus pouvoir l'arrêter de pérorer !
—Amandine, il faut que je
vous dise : Yves est un
chameau. Mais vous le savez sûrement
déjà !
—Jusqu'ici, je l'ai trouvé
très prévenant, très attentif ;
parfois un brin bourru, peut‑être… Il m'a un peu parlé de vos
activités : vous participez à ce
Grand Conseil qui va bientôt avoir lieu ?
—En qualité
d'anthropologue. Je prépare une
allocution sur la culture humaine à cette occasion. Cela promet d'être chaud. Les représentants de votre ligue campent sur
des positions plutôt fermes.
—C'est vrai, mais en même
temps, la situation devient préoccupante.
Vous pensez qu'il peut exister encore un espoir ?
—Je n'ai pas encore pu
répondre à cette question, mais il est indéniable, comme tu l'as dit, que la
situation est grave. Tu connais bien le
sujet ?
—J'ai eu cours avec Antoine
Bakura : son analyse est très
pertinente, mais je l'ai trouvé extrêmement rigide. Il me semble que lui aussi participe à ce
Grand Conseil.
—Oui, c'est lui que je redoute
plus que tout autre. Je dirais qu'il est
psychorigide et virulent. Ses harangues
fouettent l'atmosphère sans jamais transiger.
Je ne peux envisager d'accord avec lui, même s'il a en partie raison, du
moins sur le fond.
—Je te l'avais dit, Amandine ; il va falloir trouver un sujet de
diversion !
—Et si on parlait de
toi ? Votre fils a réussi à bien
mener sa barque ; à vingt ans, il a
mis en place un projet novateur, publié quelques ouvrages sur le sujet et s'est
dégagé la possibilité de se consacrer entièrement à la recherche et à
l'enseignement.
—Et trouvé une compagne aussi
charmante qu'intelligente !
—J'ai moins de mérite que
vous pour votre souper !
—Et qui sait
parler : Yves, prends‑en bien
soin, et toi, Brigitte, prends‑en de la graine.
—Oh moi tu sais, 'man, la
perfection m'a toujours effrayée.
—Je te rassure de suite,
Brigitte, je suis loin d'être parfaite comme tes parents le laissent
entendre. Ils forcent un peu le
portrait. J'ai une réputation
d'emmerdeuse, d'entêtée.
—C'est ce qui m'a plu chez
toi : ton aplomb et ta
détermination.
—Voilà mon frère en plein romantisme